Cheikh Hamidou Kane m’a accompagné bien avant que je ne mesure la portée de son œuvre. Au lycée, il avait pour moi le visage inquiet de Samba Diallo. Des décennies plus tard, je retrouvais son engagement dans un autre combat, bien réel celui-là : celui des enfants de la rue. Entre le Foyer-Ardent et le Parrer, entre la littérature et l’action publique, une même interrogation semble traverser son itinéraire : comment ouvrir l’enfant au monde sans le livrer au monde ?

La disparition de Cheikh Hamidou Kane, survenue à Dakar dans la soirée du 3 octobre 2026, à l’âge de 98 ans, ne marque pas seulement la fin d’une vie d’écrivain majeur. Elle nous oblige à relire une œuvre, à revisiter une manière de servir l’Etat et à mesurer la cohérence d’un engagement qui, de l’école au développement, de l’Unicef au Partenariat pour le retrait et la réinsertion des enfants de la rue (Parrer), n’a cessé de ramener la question humaine au centre. Pour ma génération, L’Aventure ambiguë fut d’abord un livre étudié au lycée. Avec le temps, il est devenu davantage : une interrogation durable sur ce que nous gagnons lorsque nous nous ouvrons au monde, et sur ce que nous risquons d’y perdre.

Samba Diallo ou l’expérience d’une conscience déchirée

Publié chez Julliard en 1961 et couronné l’année suivante par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, L’Aventure ambiguë est souvent ramené à une opposition entre tradition africaine et modernité occidentale. Cette lecture n’est pas fausse ; elle est trop étroite. Le roman ne met pas face à face deux blocs immobiles. Il met en scène une conscience qui découvre que l’apprentissage de l’autre peut modifier jusqu’à la manière de se comprendre soi-même.

Tout part de l’éducation. Au Foyer-Ardent, Samba Diallo est formé par Thierno dans une discipline spirituelle exigeante. Puis survient l’école nouvelle, non comme un simple désir individuel, mais comme une décision historique qui engage tout le pays diallobé. Le Chef en formule l’angoisse dans une question restée célèbre : «Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ?» La Grande Royale, elle, tranche. Elle sait que la défaite a révélé une puissance dont il faut désormais comprendre les instruments. Son choix n’est pourtant ni une célébration de l’assimilation ni une abdication culturelle : c’est l’acceptation lucide d’un risque.

Le déplacement de Samba Diallo est donc moins géographique qu’intérieur. A mesure qu’il passe du Foyer-Ardent à l’école française, puis de l’Afrique à Paris, ce ne sont pas seulement ses repères qui changent : c’est l’unité même de sa conscience qui devient problématique. Il ne cesse pas d’être africain pour devenir européen ; il découvre qu’on peut appartenir à plusieurs univers sans parvenir à les réconcilier en soi. Son drame est spirituel et ontologique, avant d’être seulement sociologique.

C’est ici que le dialogisme de Mikhaïl Bakhtine offre un outil de lecture particulièrement fécond. L’Aventure ambiguë ne parle jamais d’une seule voix. La parole de Thierno, celle du Chef, celle de la Grande Royale, les discours de l’école, les échanges parisiens et les hésitations de Samba Diallo portent des visions du monde qui se répondent, se heurtent et se déplacent mutuellement. Le héros n’est pas seulement placé entre ces voix : il devient l’espace même de leur confrontation. La force du roman tient précisément à ce refus de distribuer trop facilement les certitudes.

Cette pluralité empêche de réduire Samba Diallo à la figure commode d’un homme «entre deux cultures». L’entre-deux, chez Cheikh Hamidou Kane, n’est ni une posture élégante ni une synthèse déjà acquise. Il peut être fécond ; il peut aussi devenir une blessure. C’est ce qui maintient le roman dans notre présent, à une époque où les sociétés africaines affrontent à la fois la circulation mondiale des savoirs, les mobilités, les langues dominantes, les nouvelles dépendances et la recherche d’une souveraineté intellectuelle qui ne soit pas un repli.

De L’Aventure ambiguë aux Gardiens du temple : de la déchirure à la reconstruction

Il serait pourtant injuste d’enfermer Cheikh Hamidou Kane dans son premier roman. Dans un entretien accordé à Africultures en 2014, il confiait : «J’ai usé de l’écriture pour porter témoignage de mon histoire.» Cette phrase dit beaucoup de son rapport à la littérature. L’écriture n’est pas chez lui un exercice séparé du monde ; elle est une manière de traverser l’histoire, de l’interroger et d’en transmettre l’expérience.

Publié en 1995, Les Gardiens du temple prolonge et déplace ainsi la question ouverte par L’Aventure ambiguë. Le temps historique a changé. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que la colonisation et l’école occidentale font aux consciences africaines ; il faut désormais regarder ce que les Africains font eux-mêmes de l’indépendance, du pouvoir, du savoir et de leurs héritages. Kane expliquait d’ailleurs que son premier livre portait le témoignage de la période coloniale, tandis que le second se tournait vers les premières décennies de l’indépendance.

On peut résumer ce déplacement sans le simplifier : Samba Diallo porte la déchirure ; Salif Bâ cherche la synthèse. Le premier révèle le coût intérieur de la rencontre ; le second ouvre la possibilité d’une reconstruction. Avec Les Gardiens du temple, la question n’est plus seulement : comment ne pas se perdre ? Elle devient : que faire, désormais, de tout ce que l’histoire nous a transmis, imposé ou appris ? L’ambiguïté change alors de statut. Elle cesse d’être seulement une blessure pour devenir une responsabilité.

Toute l’œuvre de Cheikh Hamidou peut dès lors se lire comme une pensée de la transmission. Elle refuse deux facilités symétriques : sanctuariser la tradition au point de la rendre immobile, ou traiter la modernité comme une valeur parce qu’elle vient d’ailleurs. Un héritage ne demeure vivant que s’il peut être interrogé, transformé et transmis. Une ouverture n’est féconde que si elle ne se paie pas de la disparition de soi.

Quand l’écrivain entre dans la Cité

La cohérence de cette pensée apparaît avec davantage de force lorsqu’on la rapproche de la carrière publique de l’écrivain. Formé au Droit et à la philosophie, passé par la Sorbonne puis par l’Ecole nationale de la France d’Outre-Mer, Cheikh Hamidou Kane appartient à cette génération pour laquelle l’indépendance n’était pas seulement une proclamation ; elle était une administration à bâtir, une planification à concevoir, des institutions à faire fonctionner et une responsabilité à assumer.

Il fut Gouverneur de Thiès en 1961, Haut-commissaire général au Plan en 1962, puis exerça des responsabilités internationales à l’Unicef. En 1967, il prit la tête du Bureau régional de l’Unicef pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, à Abidjan. Il poursuivit ensuite son parcours au Centre de recherches pour le développement international à Ottawa, avant d’exercer au Sénégal les fonctions de ministre du Développement industriel et de l’Artisanat en 1978, puis de ministre du Plan et de la coopération de 1981 à 1988.

Ces responsabilités ne constituent pas une parenthèse étrangère à la littérature. Elles donnent, au contraire, une profondeur concrète à certaines interrogations de l’œuvre. Le romancier se demande ce que devient l’homme lorsqu’un monde en rencontre un autre ; le serviteur de l’Etat travaille sur les instruments par lesquels une société devenue indépendante peut agir sur son propre avenir. Penser et servir ne sont pas ici deux vocations opposées. Encore faut-il que le service ne dispense jamais de penser.

Cette articulation est l’une des leçons les plus fortes de son itinéraire. Cheikh Hamidou Kane rappelle qu’un intellectuel peut entrer dans la Cité sans renoncer à l’exigence critique. Mais l’entrée dans l’action accroît alors la responsabilité : le pouvoir, la planification et l’administration doivent être soumis au même examen que les idées. A quoi sert l’indépendance si elle n’accroît pas la capacité d’un Peuple à se gouverner, à transmettre et à protéger ?

Du Foyer-Ardent aux enfants de la rue : la seconde rencontre

C’est ici que mon rapport à Cheikh Hamidou Kane devient plus personnel. Je ne savais pas, lorsque je lisais Samba Diallo sur les bancs du lycée, que je retrouverais un jour son auteur dans un univers professionnel devenu le mien : celui des droits et de la protection de l’enfance.

Comme Conseiller technique n°2 chargé de l’enfance, Coordonnateur national du projet de lutte contre la traite et les pires formes de travail des enfants, directeur des Droits et de la protection de l’enfant au ministère chargé de la Famille, puis conseiller chargé de l’Enfance à la présidence de la République, j’ai travaillé au cœur des politiques confrontées aux violences, à l’exploitation, à la mendicité, à la traite et aux ruptures familiales. Dans ce paysage institutionnel, le Parrer occupait une place singulière.

Le Partenariat pour le retrait et la réinsertion des enfants de la rue devint formellement une association le 22 février 2007. Son Assemblée générale constitutive réunit des représentants de l’Etat, de la Société civile, des familles religieuses, des partenaires au développement et du secteur privé ; Cheikh Hamidou Kane fut élu à sa tête. Ce choix n’était pas anodin. Sur une question aussi sensible que la présence des enfants dans la rue et la mendicité des talibés, il fallait une personnalité capable de parler à plusieurs mondes sans nier aucun d’eux.

Son engagement ne procédait pas d’une hostilité à l’éducation coranique. Cela aurait contredit sa propre trajectoire autant que la profondeur spirituelle de son œuvre. Il distinguait le daara comme lieu de transmission religieuse et éducative des pratiques qui exposent l’enfant à l’exploitation, à la mendicité forcée, aux violences ou à la privation de ses droits. Il insistait sur la responsabilité des familles, sur le rôle des maîtres coraniques et des chefs religieux, sur la modernisation des daaras et sur la nécessité d’une mobilisation collective. La protection de l’enfant ne pouvait, à ses yeux, réussir contre les communautés ; elle devait se construire avec elles, sans renoncer à l’exigence de protection.

Il faut ici résister à la tentation d’une filiation trop commode. L’Aventure ambiguë n’est pas un traité de protection de l’enfance et Samba Diallo n’est pas un enfant de la rue. Le roman montre d’ailleurs une forme traditionnelle de quête et de mendicité liée à l’apprentissage religieux, qui ne saurait être confondue mécaniquement avec l’exploitation contemporaine. Mais un fil plus profond demeure : dans les deux cas, une société d’adultes doit répondre de ce qu’elle fait de l’enfant lorsqu’elle prétend préparer son avenir. L’enfant ne peut être réduit à l’instrument d’un projet, fût-il religieux, éducatif, économique ou politique, qui l’écrase.

La phrase qui relie, pour moi, ces deux moments de Cheikh Hamidou Kane pourrait être celle-ci : ouvrir l’enfant au monde sans le livrer au monde. Elle ne prétend pas résumer son œuvre. Elle dit ce que son itinéraire me laisse aujourd’hui comme exigence.

Une écriture de la retenue et de la profondeur

Il faut enfin rendre justice à l’écrivain dans sa langue. La grandeur de L’Aventure ambiguë ne tient pas seulement à ses thèmes. Elle tient à une écriture de la retenue, à une prose dense où la méditation philosophique ne dissout jamais tout à fait la tension romanesque. Kane n’accumule pas. Il concentre. Une conversation, un silence, une image ou une formule suffisent souvent à faire basculer la réflexion du récit vers la métaphysique. >>>

>>> Les dialogues jouent ici un rôle décisif. Ils ne servent pas seulement à faire avancer l’action ; ils donnent une forme dramatique aux idées. Le Chef hésite, la Grande Royale tranche, Thierno résiste par la foi, Samba Diallo intériorise le conflit. Même Paris n’est pas seulement un décor : la ville devient une expérience de l’étrangéité, une manière sensible de montrer la distance qui s’installe entre un être et les repères qui l’avaient constitué.

Cette économie explique peut-être l’endurance du livre. Beaucoup de romans vieillissent avec les débats qu’ils ont illustrés. L’Aventure ambiguë résiste parce que sa langue ne ferme pas la question. Le texte ne livre ni programme politique ni morale prête à l’emploi. Il place le lecteur dans l’inconfort d’une contradiction qu’il doit habiter. C’est là que le dialogisme bakhtinien rejoint la pratique de Kane : aucune voix ne parvient à abolir toutes les autres, et le sens demeure en mouvement.

Cheikh Hamidou Kane n’a publié que deux romans. Cela ne diminue en rien son importance. La littérature ne se mesure ni au nombre de titres ni au volume d’une bibliographie, mais à la profondeur des déplacements qu’une œuvre produit dans la conscience de ses lecteurs. Il existe des œuvres abondantes qui s’effacent ; il existe aussi des livres rares qui deviennent des lieux de mémoire intellectuelle. Les siens appartiennent à cette seconde catégorie.

Ce que Cheikh Hamidou Kane laisse aux Africains

Au-delà du deuil, Cheikh Hamidou Kane nous laisse d’abord une manière d’affronter la complexité sans la mutiler. Son œuvre ne demande pas à l’Afrique de choisir entre l’enracinement et l’ouverture. Elle lui demande quelque chose de plus difficile : entrer dans le monde sans s’y dissoudre. A l’heure où le continent cherche à renforcer ses souverainetés politique, économique, culturelle et technologique, cette exigence garde une force singulière. La souveraineté n’est pas le refus du savoir venu d’ailleurs ; elle commence lorsque l’on peut l’accueillir, le discuter, le transformer et l’inscrire dans un projet dont on reste l’auteur.

Aussi nous laisse-t-il une leçon de transmission. Une tradition que l’on répète sans l’interroger finit par se figer ; une modernité que l’on importe sans la transformer finit par produire une nouvelle dépendance. Entre ces deux impasses, Cheikh Hamidou Kane appelle à créer. Créer des savoirs, des institutions, des formes éducatives, des œuvres et des politiques publiques capables de dialoguer avec l’universel sans demander l’autorisation d’exister comme africaines.

Son parcours public ajoute à ce legs une exigence de service. L’Etat indépendant n’accomplit pas sa promesse par le seul fait d’exister juridiquement. Il doit acquérir la capacité de penser, de planifier, de protéger et d’agir. Chez Kane, cette exigence rejoint la question littéraire : que faisons-nous des instruments que nous avons acquis ? A quoi servent le savoir, la puissance et la modernité s’ils cessent de revenir à l’homme ?

C’est peut-être cela, finalement, que les nouvelles générations peuvent retenir de son aventure : elles n’ont pas à choisir entre la fidélité et le mouvement. Elles ont à produire la synthèse qu’aucune époque ne leur donnera achevée. L’héritage ne vaut que par ce que l’on en fait ; l’ouverture ne vaut que par la liberté qu’elle agrandit.

Ma première rencontre avec Cheikh Hamidou Kane eut lieu sur les bancs du lycée, entre les pages de L’Aventure ambiguë. Les années ont passé. Je suis devenu professeur de Lettres, puis acteur des politiques de protection de l’enfance. Au moment où sa voix physique s’éteint, le lien entre ces deux rencontres m’apparaît plus nettement. La première m’apprenait qu’on ne sort jamais indemne de la rencontre avec l’autre. La seconde m’enseignait qu’une société se juge aussi à la manière dont elle protège ceux qu’elle prépare à cette rencontre : ses enfants. Samba Diallo reste donc parmi nous. Le Chef des Diallobé continue de nous demander ce que vaut ce que nous apprenons au regard de ce que nous oublions. La Grande Royale continue de nous rappeler qu’il existe des moments où refuser de choisir est déjà un choix. Salif Bâ poursuit la recherche d’une synthèse. Et les enfants pour lesquels Cheikh Hamidou Kane s’engagea nous rappellent que la pensée n’a de grandeur que lorsqu’elle accepte de répondre du réel.

Les grands écrivains meurent lorsque leurs livres cessent de poser des questions aux vivants. Celles de Cheikh Hamidou Kane, elles, sont encore devant nous.

Mamadou Bassirou KEBE

Spécialiste des civilisations africaines

Expert en droits et protection de l’enfance

Fondateur de la plateforme africaine de prospective,

d’intelligence stratégique et d’aide à la décision Aïwara

www.aiwara.africa