La politique ne détruit pas toujours les hommes par la défaite. Elle les transforme souvent par la victoire. Les épreuves de l’opposition forgent des convictions. Les séductions du pouvoir révèlent leur solidité. Beaucoup résistent aux prisons, aux intimidations et aux campagnes de diffamation. Peu résistent à la tentation de justifier ce qu’ils condamnaient hier. L’Histoire enseigne que la véritable épreuve d’un engagement commence lorsque l’on accède aux responsabilités.
Guy Marius Sagna avait construit une réputation qui dépassait largement les frontières de son camp politique. Il apparaissait comme un militant prêt à sacrifier son confort pour défendre une certaine idée de la justice. Il dénonçait les privilèges de l’Etat avec une vigueur qui lui avait valu l’estime de nombreux Sénégalais. Son combat semblait guidé par une seule exigence : la cohérence entre les paroles et les actes.
Cette cohérence semble aujourd’hui profondément fragilisée.
Le débat qui entoure les fonds politiques ne se limite pas à une question comptable. Il pose une question infiniment plus importante. Que devient une promesse de rupture lorsque ceux qui l’ont portée doivent eux-mêmes rendre des comptes sur des pratiques qu’ils dénonçaient auparavant.
Pendant des années, les dirigeants de l’opposition ont expliqué aux Sénégalais que les fonds politiques constituaient une illustration des dérives d’un système qu’ils promettaient de transformer. Cette dénonciation occupait une place centrale dans leur discours. Elle nourrissait leur crédibilité. Elle alimentait leur légitimité.
Aujourd’hui, le débat public porte sur les modalités d’utilisation de ces fonds et sur la nécessité d’apporter des explications complètes. Les citoyens demandent de la clarté. Ils souhaitent comprendre les règles qui encadrent ces ressources publiques et disposer d’informations précises. Dans une démocratie mature, ces interrogations relèvent du contrôle citoyen et non de la polémique.
C’est précisément à ce moment que Guy Marius Sagna surprend.
Celui qui incarnait autrefois la vigilance semble désormais privilégier la défense politique en tentant d’expliquer ceux déjà consommés durant plus de deux ans par son leader Monsieur Ousmane Sonko. Celui qui exigeait des réponses paraît aujourd’hui davantage soucieux de justifier que d’interroger. Cette évolution nourrit une impression de rupture avec l’image qui avait fait sa force.
Max Weber rappelait que «la politique consiste à forer des planches dures avec passion et discernement». Cette formule signifie que l’action publique exige davantage que l’enthousiasme militant. Elle exige une fidélité constante aux principes, même lorsque cette fidélité devient inconfortable pour son propre camp.
La démocratie ne souffre pas seulement de la corruption. Elle souffre aussi de la complaisance. Elle s’affaiblit lorsque les esprits de contre-pouvoirs renoncent volontairement à leur mission. Elle s’étiole lorsque les militants cessent d’être les gardiens des principes pour devenir les gardiens d’un camp.
Alexis de Tocqueville observait que les démocraties ne périssent pas uniquement sous les coups des tyrans. Elles s’affaiblissent également lorsque les citoyens renoncent progressivement à exercer leur esprit critique. Cette leçon demeure d’une actualité très saisissante. Une République ne peut vivre durablement si les exigences morales changent selon l’identité des gouvernants.
Le problème ne réside pas dans le fait de soutenir un camp. Tout citoyen est libre de défendre les responsables politiques auxquels il accorde sa confiance. Le véritable problème apparaît lorsque cette confiance dispense de toute exigence de transparence. La fidélité politique cesse alors d’être une conviction. Elle devient une justification permanente.
Raymond Aron écrivait que «l’homme engagé est tenté de juger les faits selon les conclusions qu’il souhaite défendre». Cette réflexion éclaire le danger qui menace toute démocratie. Lorsqu’une cause devient plus importante que la vérité, la vérité finit presque toujours par être sacrifiée.
Le Sénégal avait besoin de militants capables d’imposer au nouveau pouvoir les mêmes exigences qu’ils imposaient à l’ancien. Il avait besoin de femmes et d’hommes refusant les accommodements avec les principes qu’ils avaient proclamés. Il avait besoin d’une génération politique démontrant que la conquête du pouvoir ne signifiait pas l’abandon des idéaux.
Les citoyens observent aujourd’hui un spectacle qui les inquiète. Ils voient des discours évoluer au gré des circonstances. Ils voient des pratiques jadis dénoncées devenir soudainement explicables. Ils voient des défenseurs inflexibles de la transparence adopter une prudence qui contraste avec leurs certitudes passées.
Karl Popper rappelait que la démocratie ne consiste pas à choisir des dirigeants infaillibles. Elle consiste à construire des institutions et une culture politique qui permettent de leur demander des comptes. Cette exigence vaut pour tous. Elle ne connaît ni exception ni privilège.
Guy Marius Sagna avait gagné le respect parce qu’il semblait parler au nom des principes. Il risque aujourd’hui de perdre une partie de cette crédibilité parce que beaucoup ont le sentiment qu’il parle d’abord au nom de son camp.
La grandeur d’un militant ne réside jamais dans sa capacité à applaudir les siens. Elle réside dans son courage de leur dire non lorsque les circonstances l’exigent. Elle réside dans sa fidélité à la vérité plutôt qu’à la discipline partisane. Elle réside dans cette indépendance d’esprit qui fait naître la confiance des citoyens.
La décadence commence lorsque les convictions deviennent sélectives. Elle s’installe lorsque les principes changent de contenu au rythme des alternances politiques. Elle s’achève lorsque l’homme qui incarnait la vigilance devient celui qui explique pourquoi il ne faut plus poser les questions qu’il posait lui-même avec tant de vigueur.
Le Sénégal ne manque pas de talents. Il ne manque pas d’intelligences. Il manque surtout de femmes et d’hommes à l’image de Guy capables de rester identiques à eux-mêmes lorsque le pouvoir leur ouvre ses portes. C’est dans cette fidélité aux principes que se mesure la véritable grandeur d’un engagement. C’est dans son abandon que commence toujours la décadence.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque, Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
