L’échiquier politique sénégalais donne aujourd’hui l’illusion d’un affrontement de fond entre trois forces : la mouvance présidentielle nouvellement constituée en parti sous le nom de «Kiiraay, les Patriotes républicains», Pastef de Ousmane Sonko et ses alliés, enfin l’Apr de Macky Sall et sa nébuleuse. En apparence, tout les oppose : trajectoires, discours, rancœurs personnelles, calculs de succession. Mais dès que l’on se place, non plus sur le plan contingent de l’agitation politicienne, mais sur le plan principiel de la métaphysique traditionnelle, ces trois entités révèlent une identité de nature qui dément leur opposition de façade. Elles participent d’un seul et même règne : celui de la quantité, cette phase ultime de dissolution que René Guénon décrivait comme la perte de toute référence qualitative, hiérarchique et transcendante, au profit du nombre, de la masse et de la matière brute.

Prenons le président Bas­sirou Diomaye Faye. Après sa rupture consommée avec Ousmane Sonko, il a lancé le 25 juillet 2026 son propre parti, agrégeant en quelques semaines plusieurs centaines de mouvements et formations disparates, venus de tous les bords. Cette capacité à absorber indistinctement des sensibilités contradictoires n’est pas un signe de force idéologique : c’est au contraire l’indicateur le plus sûr d’un vide principiel. Un projet politique authentiquement enraciné dans une doctrine se reconnaît à ce qu’il exclut, non à ce qu’il agrège sans discernement. Faire nombre, drainer les ralliements, additionner les transhumances : voilà une logique purement quantitative, celle du chiffre qui grossit sans que la nature de ce qui s’accumule importe.

Ousmane Sonko, de son côté, s’est fixé un objectif qui ne trompe pas non plus sur sa nature : vendre un million de cartes de son parti, dans l’idée que la massification suffirait à consolider une légitimité. Là encore, le critère retenu n’est pas celui de la qualité de l’adhésion, de la formation spirituelle ou intellectuelle du militant, de sa conformité à une vision du monde : c’est le seul volume, la seule accumulation numérique, érigée en gage de puissance.

Quant à Macky Sall, sa démarche obéit au même principe. Engagé dans la course au Secrétariat général des Nations unies, il est revenu à Dakar le 17 juillet 2026 pour une audience avec son successeur, rencontre qui a débouché trois jours plus tard sur le soutien officiel de l’Etat sénégalais à sa candidature, un revirement spectaculaire après le refus initial de Dakar. Ce rapprochement de circonstance, salué par un bain de foule, ne relève d’aucune réconciliation de principe : c’est une transaction quantitative, un calcul d’appuis et de voix internationales, où l’onction populaire et diplomatique tient lieu de légitimité, en l’absence de toute justification supérieure.

Ainsi, ces trois camps que l’on présente comme rivaux ne sont, du point de vue des principes, qu’une seule et même chose : le règne de la quantité érigé en méthode de gouvernement. Plus aucun de ces dirigeants ne regarde vers le ciel ; leurs seules préoccupations sont matérielles, voire matérialistes. Et les populations, drainables à volonté, prêtes à se laisser mobiliser au gré des ralliements et des alliances de circonstance, deviennent le bétail électoral de ce jeu de dupes, dans un système où la force brutale du nombre l’emporte définitivement sur la vérité et sur les valeurs. C’est là, très exactement, la métastase du cancer politique : non plus une maladie localisée, mais une prolifération qui gagne, sans distinction de camp, tout le corps social.

Cheikh Ibrahima

Amadou SAKHO

La Voix des Thaqalayn