La tribune de Monsieur Chérif Salif Sy en date du 24 juillet 2026 constitue une contribution importante au débat sur l’avenir de l’école sénégalaise. Son mérite est de déplacer la réflexion du terrain émotionnel vers celui des fondements anthropologiques et didactiques de l’éducation. En affirmant qu’une société qui pense dans une langue et s’instruit dans une autre produit une fracture culturelle, il pose une question qui traverse depuis plusieurs décennies les travaux des linguistes, des didacticiens, des psycholinguistes et des spécialistes des politiques éducatives.

Il convient cependant d’aller plus loin.

Le véritable obstacle à l’introduction des langues nationales dans le système éducatif sénégalais n’est plus d’ordre scientifique. Les recherches convergent depuis longtemps. Le véritable obstacle est politique. Il réside dans l’absence d’une stratégie nationale stable, cohérente, financée et assumée au plus haut niveau de l’Etat.

Depuis plus de soixante-dix ans, la communauté scientifique internationale accumule les preuves démontrant que l’enfant apprend plus efficacement lorsqu’il débute sa scolarité dans la langue qu’il maîtrise le mieux. Dès 1953, l’Unesco recommandait déjà l’utilisation de la langue maternelle comme langue d’enseignement dans les premières années de la scolarité. Cette orientation a été constamment réaffirmée dans Education in a Multilingual World de 2003, puis dans les orientations publiées en 2025 sur l’éducation multilingue. L’organisa­tion rappelle qu’une éducation fondée sur la langue maternelle améliore les apprentissages, réduit les inégalités et favorise l’inclusion, tout en préparant plus efficacement l’acquisition des langues nationales et internationales.

Cette position est confortée par les travaux du psycholinguiste canadien Jim Cummins. Sa théorie de l’interdépendance linguistique démontre que les compétences construites dans la première langue sont transférables vers les langues suivantes. En d’autres termes, apprendre d’abord dans sa langue maternelle ne constitue pas un obstacle à la maîtrise du français. Au contraire, cela en facilite durablement l’acquisition.

Paulo Freire rappelait que «la lecture du monde précède la lecture du mot». Cette formule est bien davantage qu’une métaphore pédagogique. Elle signifie que l’école doit partir de l’univers linguistique, culturel et social de l’apprenant avant de lui ouvrir l’accès à d’autres savoirs. Une éducation qui ignore cette réalité transforme l’élève en simple récepteur. Une éducation qui la reconnaît fait de lui un véritable sujet de son apprentissage.

Au Sénégal, cette intuition scientifique a trouvé des défenseurs de tout premier plan.

Monsieur Mamadou Ndoye, ancien ministre de l’Education de base et des langues nationales, l’un des plus éminents didacticiens africains, a constamment soutenu que la maîtrise des langues nationales constitue le socle des apprentissages fondamentaux. Pour lui, l’introduction des langues nationales ne relevait pas d’un choix identitaire, mais d’une exigence pédagogique fondée sur les résultats de la recherche et sur l’expérience des systèmes éducatifs performants.

Bien avant lui, Cheikh Anta Diop avait montré que le développement scientifique de l’Afrique passait nécessairement par la promotion de ses langues. Il écrivait que «le développement d’une langue est la mesure du développement culturel d’un peuple». Cette affirmation demeure d’une actualité remarquable. Une langue qui ne produit ni savoirs scientifiques, ni ouvrages universitaires, ni terminologie technique demeure dépendante des productions intellectuelles d’autres espaces culturels.

Monsieur Pathé Diagne prolonge cette réflexion lorsqu’il affirme qu’une langue africaine n’est pas un simple instrument de communication, mais un véritable outil de production des connaissances. Il refusait que les langues nationales soient confinées aux échanges domestiques pendant que la science, l’administration et l’économie resteraient exclusivement réservées aux langues héritées de la colonisation.

Ces positions ne relèvent plus aujourd’hui d’une revendication militante. Elles sont largement confirmées par les travaux internationaux. L’Unesco rappelle qu’un enseignement fondé sur la langue maternelle améliore la compréhension, réduit le décrochage scolaire et facilite ensuite l’apprentissage d’autres langues. Elle recommande que les Etats développent des politiques linguistiques cohérentes, forment les enseignants, élaborent des ressources pédagogiques adaptées et inscrivent ces choix dans une véritable stratégie nationale.

Le Sénégal dispose d’ailleurs d’expériences particulièrement riches qui démontrent la faisabilité de cette orientation.

Les écoles communautaires de base, développées avec l’appui d’Adef Afrique, d’Aide et Action et de Plan Interna­tional, ont montré qu’une école utilisant les langues nationales, fortement ancrée dans son environnement social et impliquant les communautés, pouvait améliorer la réussite scolaire tout en réduisant les abandons.

Tostan constitue également une référence internationale. Son approche d’éducation non formelle en langues nationales a permis de renforcer l’alphabétisation fonctionnelle, la participation citoyenne, l’autonomisation des femmes et les transformations sociales dans plusieurs pays africains.

L’expérience d’Ared a démontré qu’il était possible de produire des manuels scolaires, des dictionnaires, des ouvrages scientifiques et des ressources pédagogiques de qualité dans plusieurs langues africaines. Elle a ainsi répondu concrètement à l’objection selon laquelle les langues nationales seraient incapables d’exprimer les savoirs modernes.

Toutes ces expériences convergent vers la même conclusion :

Le débat scientifique est clos et le débat pédagogique est largement tranché.

Le véritable débat est désormais politique.

Le premier impératif consiste à inscrire l’éducation bilingue dans une loi d’orientation garantissant sa continuité au-delà des alternances politiques.

Le deuxième suppose une formation initiale et continue des enseignants en didactique du plurilinguisme.

Le troisième exige une politique ambitieuse de production de manuels, de ressources nu­mé­riques, de terminologies scientifiques et d’outils d’évaluation dans les langues nationales.

Le quatrième implique que les universités, les académies nationales, les chercheurs, les collectivités territoriales et les organisations de la Société civile participent à la gouvernance de cette réforme.

Enfin, le cinquième impose un financement pérenne permettant d’éviter que l’enseignement bilingue demeure une succession d’expérimentations sans véritable généralisation.

Le récent Rapport d’état du système éducatif national du Sénégal rappelle d’ailleurs que les politiques éducatives doivent désormais s’appuyer sur des données probantes afin de répondre efficacement aux défis du système scolaire.

La question n’est donc plus de savoir si le Sénégal peut enseigner dans ses langues nationales.

La question est de savoir si le Sénégal possède aujourd’hui la volonté politique d’assumer pleinement ce que la recherche scientifique, les expérimentations pédagogiques et les recommandations internationales établissent depuis plusieurs décennies.

Comme le suggère Monsieur Chérif Salif Sy, une société qui ne produit plus le sens dans ses propres langues finit par dépendre intellectuellement des autres.

Il reste désormais à franchir l’étape décisive.

Transformer une conviction scientifique en une politique publique.

Transformer des expérimentations réussies en un projet national.

Transformer enfin les langues nationales en véritables langues de savoir, de citoyenneté, de recherche et de développement.

A défaut, certains diront que c’est encore une nouvelle expérimentation sans issue, à l’image de l’introduction de l’anglais sans étude sérieuse préalable.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal