Ousmane Sonko est-il ignorant des mécanismes du financement international, indifférent aux intérêts du Sénégal ou embarrassé par ce que pourrait révéler une enquête sérieuse ? Peut-être les trois à la fois. Annoncer une commission d’enquête parlementaire sur les financements de Santander au Sénégal, plutôt que sur l’exécution des projets qu’ils étaient censés financer, relève en tout cas d’un inquiétant renversement des priorités.

Depuis quand demande-t-on à une banque d’investissement de justifier le simple fait d’exercer son métier ? Une banque n’est pas une œuvre de bienfaisance : elle finance des projets selon une analyse des risques, des garanties et des procédures de validation. Dans un tel montage, son comité de crédit examine un dossier structuré, les validations requises, les garanties financières et, le cas échéant, les mécanismes de couverture du crédit à l’exportation. Si l’on veut comprendre comment ces financements ont été accordés, il faut donc remonter la chaîne de décision publique : qui a préparé les dossiers, validé les marchés, autorisé les engagements financiers et garanti les opérations ? La Dcmp et le ministère des Finances doivent répondre des actes relevant de leurs compétences. C’est là que commence une véritable enquête, non dans la mise en accusation de principe d’une banque étrangère.

Une commission parlementaire digne de ce nom devrait d’abord établir la vérité sur les marchés, les engagements contractuels et les résultats obtenus. A qui profite cette agitation autour des financements Santander ? Les dossiers que l’on cherche à retracer semblent converger vers un même entrepreneur, qui n’est même pas contractant direct avec l’Etat. Si tel est le cas, c’est ce lien qu’il faut examiner, documents à l’appui, plutôt que de détourner l’attention vers le seul bailleur de fonds.

Le 1er avril dernier, le Directeur général sortant de l’Aser a animé une conférence de presse de près de trois heures pour rendre compte des marchés relevant de son autorité. Il a mis en cause l’entrepreneur et évoqué ses projets à Senum et au ministère de l’Agriculture. Mais une question essentielle est restée sans réponse : combien de villages son cocontractant de l’Aser a-t-il réellement électrifiés, au regard de ses engagements ? C’est pourtant le résultat concret qui intéresse les Sénégalais, non les procès politiques ni les accusations croisées. Les populations attendent de l’électricité ; elles ont donc le droit de savoir où est passé l’argent engagé, quels travaux ont été réalisés et qui doit rendre des comptes.

La communication de Ousmane Sonko sur ce dossier soulève de sérieuses questions. Le 19 octobre 2024 à Dakar Arena, il aurait affirmé qu’il n’y avait pas de scandale. Le 11 mars 2026, il aurait expliqué dans un communiqué du Cm que la Douane aurait bloqué le matériel. Le 12 mars, il aurait annoncé qu’une renégociation permettrait d’économiser 11 milliards de francs Cfa. Puis, le 26 mars, à Fissel Mbadane, il aurait imputé le blocage du projet depuis deux ans à des personnes méchantes. Ces déclarations appellent une clarification sans détour : pourquoi les travaux n’ont-ils pas été exécutés dans les délais ? Sur quelles bases les économies annoncées ont-elles été calculées ? Peut-on négocier sur un délit de surfacturation découvert ? Et surtout, combien de villages ont réellement été électrifiés ?

On ne peut pas, au gré des circonstances, nier le scandale, invoquer un blocage douanier, annoncer des économies substantielles, dénoncer un sabotage, puis initier une commission parlementaire sur son financement. On reconnaît ainsi tacitement le scandale qui avait été nié en octobre 2024, malgré l’alerte du ministre de l’Energie du 26 août 2024. Les Sénégalais méritent mieux qu’une succession d’explications qui ne répondent pas à la question fondamentale : où en est l’électrification rurale ?

L’annonce des enquêtes parlementaires de ce 3 octobre 2026 appelle à un examen rigoureux des responsabilités de Ousmane Sonko dans ce dossier. Mais pourquoi concentrer l’attention sur les financements Santander plutôt que sur l’exécution des projets qu’ils devaient rendre possibles ? Officiellement, Santander aurait financé Aee Power Epc, une entreprise que Pastef défend dans ce dossier depuis vingt-sept mois. Si les contrats, les paiements et les garanties le confirment, il faut examiner les responsabilités de chacun : celles de l’entreprise, celles des autorités contractantes et celles des décideurs publics. La responsabilité se démontre plus qu’elle ne se décrète.

Une telle enquête ne devrait protéger personne : ni l’entreprise, ni les responsables de l’Aser, ni les autorités politiques. Elle devrait établir les faits, retracer les flux financiers, mesurer les réalisations et identifier les éventuels manquements. C’est ainsi que l’on défend l’intérêt général. Car le signal envoyé aux partenaires financiers compte aussi : si une banque ayant financé un projet dans le respect des procédures était publiquement mise en accusation pour avoir simplement exercé son activité, sans faute précise imputée, quel investisseur ou prêteur pourrait raisonnablement considérer le Sénégal comme un environnement prévisible ? La transparence est indispensable, mais elle doit porter sur les décisions, les garanties, les contrats et les résultats, non servir de substitut à une enquête sur les responsabilités réelles.

Cette affaire Aser rappelle une autre situation tout aussi scandaleuse : celle des populations de Casamance, notamment lorsque des dépenses pour le confort du Premier ministre et de son cabinet ont primé sur le sort des démineurs ou des villageois déplacés.

Le Sénégal a besoin de dirigeants capables de distinguer la politique de la gestion, l’accusation de la preuve et le financement de l’exécution. Quant à Ousmane Sonko, son statut de chef du gouvernement ne le dispense pas de répondre aux questions que soulèvent ses propres déclarations. Sa crédibilité se mesurera moins à sa capacité de désigner des adversaires qu’à celle de produire des réponses cohérentes, des documents vérifiables et des résultats tangibles. La bonne question n’est donc pas : pourquoi Santander a-t-elle financé ces projets ? La bonne question est : pourquoi, malgré ces financements, les villages attendent-ils toujours l’électricité ? C’est sur cette question que devrait porter l’enquête parlementaire. Tout le reste risque de n’être qu’une diversion politique.

Mamadou GUEYE