Recevoir la presse et répondre aux questions n’est pas, en soi, faire la lumière. José Ángel González Tausz, président du Conseil d’administration d’Aee Power Epc, l’a pourtant présenté ainsi dans les colonnes de Walf Quotidien et sur Walf Tv, respectivement les 14 et 19 août 2026. Il «ne fuit pas les questions», il «fait jaillir toute sa lumière» sur un contrat devenu, plus de deux ans après sa signature, l’un des dossiers les plus sulfureux de la commande publique sénégalaise et de ce nouveau pouvoir chantre du Jub, Jubal, Jubanti. L’exercice, en réalité, ressemble moins à un éclairage qu’à une opération de communication savamment agencée, où chaque affirmation, prise isolément, semble plausible, mais où l’ensemble, confronté aux pièces administratives, judiciaires et bancaires réunies durant plus d’un an d’enquête, se fissure méthodiquement.
Les faits ne manquent pourtant pas : un contrat de 140 millions d’euros (près de 92 milliards de francs Cfa) signé le 23 février 2024 entre l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) et Aee Power Epc pour électrifier 1700 villages, une avance de 56 millions d’euros (37 milliards de francs Cfa) décaissée le 11 juin 2024, soit 40% du marché, une suspension prononcée par l’Arcop en octobre 2024, une bataille devant la Cour suprême, une plainte pénale, et surtout, dix-huit mois plus tard, seulement 25 villages électrifiés sur les 1700 promis. C’est ce dernier chiffre, précisément, que l’entretien prend soin de ne jamais prononcer.
Une genèse réécrite
Le président du Conseil d’administration présente sa société comme ayant été choisie par le Sénégal pour son expertise continentale hors norme, une entreprise sélectionnée depuis l’extérieur pour sa compétence avérée en Afrique de l’Ouest et centrale. La réalité documentaire est sensiblement différente. C’est Aee Power Sénégal, sous l’impulsion d’un homme d’affaires, Saïdou Kane, qui a porté l’offre spontanée dès 2022, financé les études techniques préalables, réglé les honoraires du consultant indépendant à hauteur de 90 millions de francs Cfa, acquitté les redevances dues à l’Arcop pour près de 92 millions de francs Cfa, et engagé l’ensemble des démarches d’exonération fiscale. C’est, en réalité, un projet né et construit depuis le Sénégal, et non une offre venue d’Espagne.
Ce point n’est pas accessoire. Le Code des marchés publics interdit qu’une garantie souveraine soit accordée à une entreprise étrangère agissant seule. Si l’Etat a pu garantir ce marché, c’est précisément parce qu’Aee Power Sénégal, société de droit sénégalais, y était partie prenante, avec 60% des activités du projet à sa charge, bien au-delà du seuil légal minimal de sous-traitance fixé à 20%. Loin d’être une filiale créée par habitude, comme le laisse entendre Tausz en évoquant «l’Adn» de son groupe de constituer des sociétés locales partout où il opère, Aee Power Sénégal était la condition juridique même de possibilité du contrat. D’ailleurs, Tausz affirme que «Saïdou Kane a été présenté par l’ambassade sénégalaise en Espagne comme un entrepreneur sénégalais dynamique», que la banque espagnole aurait confirmé son sérieux et sa crédibilité, et que c’est lui qui aurait négocié le contrat avec l’Aser puis avec l’ancien régime.
Une rupture au calendrier révélateur
Dans l’entretien, la rupture avec Kane est présentée comme la conséquence logique et vertueuse d’une fraude découverte : la falsification d’un reçu fiscal portant sur plus de 900 millions de francs Cfa, confirmée selon lui par les autorités sénégalaises, suivie d’une résiliation de bon aloi et d’une saisine de la Justice. La chronologie établie situe cette rupture dans un contexte sensiblement différent. Aee Power Epc résilie unilatéralement ses accords avec sa filiale sénégalaise le 21 juin 2024, soit le lendemain même du règlement intégral des primes d’assurance, les 14 et 20 juin, et à peine dix jours après l’encaissement des 37 milliards de francs Cfa. Un courriel daté du 17 juin 2024, émanant d’un dirigeant de la partie espagnole, exige la signature d’un avenant relevant les prix du sous-contrat local, avenant auquel Saïdou Kane aurait opposé un refus ferme, rappelant qu’Aee Power Epc avait accepté les conditions du marché en toute connaissance de cause, et avait déjà encaissé les avances versées par l’Etat sénégalais.
La rupture coïncide donc, au jour près, avec un différend commercial sur les prix, et non uniquement, ni d’abord, avec la découverte d’une fraude documentaire. Quant à l’issue judiciaire, présentée par Tausz comme pratiquement acquise, «je n’ai pas le moindre doute», déclare-t-il, elle est en réalité tout sauf tranchée. La décision de l’Arcop du 24 décembre 2024 a jugé ne disposer d’aucun élément objectif suffisant pour établir la matérialité des faits reprochés à Aee Power Sénégal, ni leur imputabilité. Plusieurs sources judiciaires évoquent même un Doyen des juges d’instruction qui était sur le point de prononcer un non-lieu en faveur de Saïdou Kane, avant d’être dessaisi du dossier au profit du Pool judiciaire financier (Pjf). L’assurance affichée par le président du Conseil d’administration ne trouve, à ce jour, aucun fondement dans une décision de Justice définitive.
L’affirmation la plus fragile : «100%»
C’est peut-être la contradiction la plus lourde de conséquences pour la crédibilité de l’ensemble de l’entretien. Tausz martèle, à plusieurs reprises, que les obligations contractuelles de son groupe ont été remplies «à 100%», voire au-delà de ce qu’exigeait le contrat. Or, la reconstitution documentaire du dossier établit précisément l’inverse, dès l’origine. Les trois cautions émises par la Société nationale d’assurance et de crédit (Sonac) pour couvrir les avances de démarrage l’ont été le 18 mars 2024, sans que les primes d’assurance correspondantes soient réglées à cette date, en violation de l’article 13 du Code Cima, qui dispose sans ambiguïté qu’une garantie d’assurance ne prend effet qu’après paiement préalable de la prime. Ces primes ne seront finalement acquittées que les 14 et 20 juin 2024, soit après le décaissement de l’avance intervenu le 11 juin, et selon toute vraisemblance, à partir des fonds mêmes de cette avance que ces garanties étaient censées sécuriser.
L’Arcop l’a formellement écrit à trois reprises, les 12 juillet, 23 juillet et 7 août 2024, à la Sonac : cette irrégularité pourrait entraîner la nullité pure et simple du marché. Aucune des institutions destinataires de ces courriers, ministère des Finances, ministère de l’Energie, Direction nationale des assurances, n’a alors invoqué la moindre dérogation. Ce n’est que onze mois plus tard, en juin 2025, que l’existence d’un régime dérogatoire sera évoquée publiquement, à la faveur d’une question écrite du parlementaire Thierno Alassane Sall, question restée huit mois sans réponse. Loin d’un dossier exécuté à 100%, c’est un montage où la garantie censée protéger l’Etat sénégalais n’existait, juridiquement, à aucun moment décisif. De plus, il est très difficile de pointer sur la carte du Sénégal les localités effectivement électrifiées avec cette avance de démarrage.
De l’argent «qui n’a pas de couleur»
Interrogé sur la destination des 37 milliards de francs Cfa, Tausz assure qu’ils sont répartis dans plusieurs comptes de la trésorerie du groupe, dans l’attente du redémarrage du projet, et affirme que «l’argent n’a pas de couleur dédiée à chaque projet». C’est précisément l’absence de toute traçabilité opérationnelle de cette somme qui constitue le cœur du scandale documenté depuis deux ans. Aucune preuve matérielle, commandes, livraisons, dépôts, avancement de chantiers, n’a été produite à ce jour. La banque Santander elle-même a exigé, en vain, des justificatifs précis et traçables sur l’utilisation des fonds avant de suspendre les décaissements en septembre 2024. Répondre que l’argent «existe dans la comptabilité» revient à demander aux Sénégalais de croire sur parole une entreprise qui, par ailleurs, n’a produit aucun élément vérifiable sur l’usage de fonds publics représentant 40% d’un contrat de 92 milliards de francs Cfa.
Le chiffre absent
Reste, enfin, ce que l’entretien tout entier prend soin de ne jamais mentionner : au 19 décembre 2025, seuls 25 villages sur les 1700 initialement prévus, portés depuis à 1740, étaient effectivement électrifiés, avec une projection optimiste de 33 villages en fin d’année selon le Directeur général de l’Aser lui-même. Un taux de réalisation qui plafonne entre 1, 4 et 1, 9%, dix-huit mois après un décaissement représentant 40% du contrat. Ce chiffre ne dépend ni de la communication de l’Aser ni de celle d’Aee Power Epc. C’est un fait de terrain, vérifiable village par village, et c’est la seule donnée que le président du Conseil d’administration, en une vingtaine de questions, ne prononce jamais.
L’interview de Walf Quotidien fonctionne, en définitive, comme le négatif exact de l’enquête menée sur ce dossier. Là où les pièces datées et signées établissent une chronologie d’irrégularités structurelles, de garanties fictives, d’argent public utilisé pour légaliser rétroactivement sa propre sécurisation, de rupture opportune avec le partenaire local au lendemain même de cette régularisation, d’absence totale de traçabilité des fonds décaissés, Tausz propose un récit lissé, dans lequel Aee Power apparaît comme la victime patiente d’un Etat défaillant et d’un intermédiaire malhonnête. Le contraste le plus révélateur ne tient pas tant à ce que le dirigeant espagnol affirme qu’à ce qu’il choisit soigneusement de taire : ni le taux de réalisation de 1, 4%, ni l’antériorité des primes d’assurance sur les garanties, ni la coïncidence de calendrier entre le règlement de ces primes et la rupture avec son partenaire sénégalais. Un contrat de 140 millions d’euros ne se juge pas à la qualité de sa communication, mais à celle de ses poteaux électriques. Et sur ce terrain-là, les villages du Sénégal rural attendent toujours en espérant la lumière.
Cette lumière est maintenant attendue du Pool judiciaire financier (Pjf) qui a réagi à travers un communiqué en date du 12 août 2026. Saisi le 24 octobre 2025, le Parquet financier a confié les investigations à la Section de recherches de la Gendarmerie nationale. Devant l’existence «d’agissements susceptibles de revêtir des qualifications pénales» particulièrement lourdes et face à la «gravité des faits mis en lumière», le Procureur Sylla n’avait d’autre choix que d’ouvrir une information judiciaire. Les qualifications retenues par le Parquet témoignent de l’ampleur du dossier : détournement de deniers publics, faux et usage de faux en écriture publique, commerciale ou bancaire, blanchiment de capitaux, corruption, prise illégale d’intérêt, trafic d’influence et complicité. Afin d’élucider toutes les ramifications financières et structurelles de cette affaire, le magistrat instructeur entend approfondir les recherches. Une commission rogatoire internationale ainsi qu’une délégation judiciaire ont été requises. Ces leviers permettront d’identifier l’ensemble des personnes physiques et morales impliquées dans le dossier.
Par Bachir FOFANA
