L’initiative lancée le 31 juillet 2026 par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, Communautés de pratique auprès de la Primature est une réponse aux défis de l’action publique. Dans cette analyse, cet Expert en gestion des savoir estime que cette innovation permet de résoudre les problèmes techniques et de développement. C’est cette capacité à transformer les connaissances en décisions et les décisions en résultats qui permettra de mesurer la véritable pertinence des Communautés de pratique.
C’est tout le sens de l’initiative lancée le 31 juillet 2026 par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, «Communautés de pratique auprès de la Primature» pour améliorer durablement «l’efficacité et l’efficience de l’action publique».
Derrière cette appellation encore peu familière du grand public se trouve un concept désormais central dans les systèmes modernes de gestion des connaissances (Knowledge Management) : la Communauté de pratique.
Une nouvelle manière de mobiliser l’expertise au service de l’Etat
La Communauté de pratique est définie comme un groupe de personnes partageant un même domaine d’expertise, un métier, une fonction ou un centre d’intérêt, et qui interagissent régulièrement pour apprendre ensemble, résoudre des problèmes, partager leurs expériences et produire de nouvelles connaissances et pratiques.
Le concept, développé notamment par Etienne Wenger et Jean Lave, mondialement connus pour leur contribution à la théorie de l’apprentissage social, repose sur trois éléments : un domaine de connaissances partagé, une communauté de membres et une pratique constituée d’expériences, de méthodes, d’outils et de solutions.
La différence avec un groupe de travail classique est fondamentale. Un groupe de travail est généralement constitué pour atteindre un objectif ou réaliser une activité déterminée. Une Communauté de pratique vise, elle, à construire dans la durée un capital collectif de connaissances.
C’est précisément cette logique que la Primature du Sénégal entend introduire dans le fonctionnement de l’action publique.
L’initiative cible les experts en activité au Sénégal et ceux établis à l’étranger ou qui sont à la retraite. Une plateforme d’enregistrement et d’enrôlement leur permet de choisir la Communauté de pratique correspondant à leurs compétences et de contribuer ainsi aux priorités nationales.
L’enjeu est donc de passer d’une logique où l’expertise est souvent sollicitée de manière ponctuelle à une logique où elle peut être organisée, connectée, capitalisée et mobilisée de façon continue.
Pourquoi les Communautés de pratique peuvent changer la manière de concevoir les politiques publiques
Les politiques publiques sont confrontées à des problèmes de plus en plus complexes : changement climatique, urbanisation, emploi des jeunes, transformation numérique, sécurité alimentaire, santé, biodiversité, infrastructures, transition énergétique, financement du développement…
Aucun ministère, aucune administration et aucun expert ne peut prétendre détenir seul toutes les réponses.
La Communauté de pratique introduit alors une logique d’intelligence collective.
Elle permet de réunir autour d’une problématique des profils différents : fonctionnaires, chercheurs, universitaires, professionnels du secteur privé, acteurs territoriaux, experts internationaux, praticiens de terrain ou encore anciens responsables disposant d’une expérience accumulée.
L’objectif n’est pas simplement de «discuter».
Il s’agit de faire circuler les connaissances, confronter les expériences, identifier les bonnes pratiques, résoudre collectivement les problèmes et transformer les enseignements tirés de l’expérience en décisions et en solutions opérationnelles.
Dans cette perspective, la Communauté de pratique peut devenir un véritable dispositif d’appui à la décision publique. Elle peut notamment contribuer à améliorer la qualité de l’information disponible pour les décideurs, éviter la répétition des mêmes erreurs, réduire les cloisonnements entre administrations, renforcer les capacités des acteurs publics et favoriser une culture d’apprentissage continu au sein de l’Etat.
Le véritable défi : passer de la mobilisation des experts à la production de valeur
La création d’une Communauté de pratique ne garantit cependant pas, à elle seule, l’amélioration de l’action publique. C’est même là que se situe l’un des principaux enjeux de l’initiative.
Une Communauté de pratique efficace ne doit pas devenir un énième cadre de réunion, un réseau de contacts ou une base de données d’experts.
Elle doit produire de la valeur qui peut prendre différentes formes : une note d’orientation, une solution à un problème administratif, un guide méthodologique, une fiche de capitalisation, un référentiel, une innovation, une proposition de réforme ou encore une mise en relation permettant de résoudre rapidement un problème technique.
C’est cette capacité à transformer les connaissances en décisions et les décisions en résultats qui permettra de mesurer la véritable pertinence des Communautés de pratique.
Une exigence fondamentale : une gouvernance claire
L’expérience des Communautés de pratique montre qu’elles ne fonctionnent durablement que lorsqu’elles bénéficient d’une gouvernance clairement définie.
Plusieurs niveaux peuvent être distingués :
Un pilotage stratégique, chargé de définir les orientations, les priorités et les ressources ;
Une coordination technique, responsable du programme de travail, de la qualité des productions et du suivi des activités ;
Des animateurs thématiques, chargés de faire vivre les échanges, mobiliser les experts et faciliter la production de connaissances ;
Des membres actifs, qui ne sont pas de simples bénéficiaires mais de véritables contributeurs.
L’animation apparaît ainsi comme une fonction stratégique.
Une plateforme numérique, aussi performante soit-elle, ne remplacera jamais la confiance, la qualité des échanges et la capacité d’un animateur à faire émerger l’intelligence collective.
Première leçon : partir des problèmes et non des institutions
Une Communauté de pratique performante ne devrait pas être organisée uniquement autour des frontières administratives.
Elle doit plutôt partir des problèmes prioritaires du Sénégal.
La question n’est donc pas seulement : «Qui travaille dans quel ministère ?»
Elle devrait être également : «Qui détient une connaissance, une expérience ou une solution susceptible de contribuer à résoudre ce problème ?»
Cette approche permet de décloisonner les administrations et de faire émerger des collaborations entre des acteurs qui ne travaillent pas nécessairement dans les mêmes structures.
Deuxième leçon : transformer les connaissances tacites en patrimoine collectif
Une grande partie du savoir accumulé dans une administration n’est pas écrite. Elle se trouve dans l’expérience des agents, les pratiques professionnelles, les erreurs commises, les solutions trouvées sur le terrain et les relations construites au fil des années.
Lorsque ces personnes quittent leur fonction, une partie de cette connaissance risque de disparaître avec elles. La Communauté de pratique offre un mécanisme pour capturer, partager et transmettre ces connaissances.
C’est particulièrement important pour les experts retraités que l’initiative de la Primature entend également mobiliser.
Il ne s’agit donc pas seulement de mobiliser des compétences. Il s’agit de construire progressivement une mémoire collective de l’action publique sénégalaise.
Troisième leçon : la technologie n’est qu’un moyen
La plateforme d’enrôlement constitue un outil important. Mais elle ne doit pas devenir le cœur du dispositif.
La technologie doit faciliter l’identification des compétences, la mise en relation des experts, le partage documentaire et les échanges. Tout comme, elle doit faciliter les webinaires, la production collaborative, la capitalisation et le suivi de la participation.
Mais le véritable moteur reste humain.
Une Communauté de pratique n’est pas une plateforme numérique. C’est une communauté humaine soutenue par une plateforme numérique.
Les facteurs qui feront la différence
Pour transformer cette initiative en véritable innovation de politique publique, plusieurs conditions apparaissent déterminantes.
Un leadership politique durable
L’implication de la Primature constitue un facteur majeur de légitimité. Mais cette impulsion devra s’inscrire dans la durée.
Une animation professionnelle
La fonction d’animateur ou de facilitateur ne peut être considérée comme accessoire. Elle est au cœur de la dynamique communautaire.
Des résultats visibles
Une communauté doit rapidement démontrer son utilité par des productions concrètes : notes, solutions, référentiels, innovations, recommandations, capitalisations ou outils.
De la communauté d’experts à une nouvelle culture de l’Etat ?
L’initiative de la Primature intervient dans un contexte où l’Etat doit apprendre à fonctionner davantage comme une organisation apprenante.
La question fondamentale n’est plus seulement de savoir si l’administration dispose de compétences.
Elle est de savoir si elle sait identifier, connecter, partager, capitaliser et utiliser ses connaissances au moment où les décisions doivent être prises.
C’est là que réside peut-être la portée la plus stratégique des Communautés de pratique.
Elles peuvent contribuer à faire évoluer l’administration d’une culture de détention de l’information vers une culture du partage de la connaissance ; d’une logique de silos vers une logique de réseaux ; d’une gestion centrée sur les procédures vers une organisation davantage orientée vers l’apprentissage et la résolution collective des problèmes.
Le défi est donc moins de créer des communautés que de faire émerger une véritable culture communautaire au sein de l’action publique.
Une innovation à mesurer à l’aune de ses résultats
La Communauté de pratique auprès de la Primature constitue une démarche particulièrement intéressante parce qu’elle place au cœur de l’action gouvernementale une ressource souvent sous-exploitée : le capital intellectuel et expérientiel disponible au Sénégal et dans sa diaspora.
Mais son succès ne sera pas déterminé par le nombre d’experts inscrits sur la plateforme. Il se mesurera à une question beaucoup plus exigeante : combien de problèmes publics auront été mieux compris, combien de solutions auront été produites et combien de décisions auront été améliorées grâce à l’intelligence collective mobilisée ?
Si elle parvient à répondre concrètement à cette question, la Communauté de pratique pourrait dépasser le statut de simple dispositif de mobilisation des experts pour devenir un véritable instrument de transformation de la gouvernance publique sénégalaise.
Une innovation dont la principale promesse pourrait finalement tenir en une formule :
Faire de la connaissance une ressource stratégique de l’Etat et de l’intelligence collective un levier de transformation du Sénégal.
Dr Thiendou NIANG
Expert certifié ISO 30401 Audit Système de Management des Connaissances
niangthiendou@gmail.com