Nous devons reconnaître, en toute honnêteté, que notre intérêt pour Janusz Korczak est largement né de l’admiration que lui voue Philippe Meirieu, qui voit en lui l’une des figures majeures de la pensée pédagogique moderne.
Né en 1878 et mort en 1942, médecin juif polonais, Janusz Korczak est considéré comme un grand pédagogue et comme l’un des précurseurs de la défense des droits de l’enfant. Pourtant, selon le professeur Aleksander Lewin, l’un de ses anciens collaborateurs, Korczak n’a pas reçu de formation pédagogique à proprement parler. Son parcours a plutôt été déterminé par un engagement profond en faveur de la justice sociale. L’amélioration du destin des autres constituait son véritable leitmotiv.
Korczak a fondé la «Maison des orphelins», une institution qui accueillait des enfants et qui fonctionnait selon des principes démocratiques. Ce que l’on a appelé la «République des enfants» disposait de son propre parlement, de son tribunal et de son journal. Précurseur dans la reconnaissance des droits de l’enfant, Janusz Korczak est notamment connu pour avoir défendu avec force leur droit au respect, à la protection et à la dignité, tant sur le plan matériel qu’affectif.
I. Quelques idées de Janusz Korczak
I1. Sa conception pédagogique
La conception pédagogique de Korczak est indissociable de sa vision du monde. Pour lui, les enfants ne sont pas des êtres isolés et abstraits : ils vivent dans des conditions historiques et sociales précises.
Il considère surtout que les enfants ne sont pas simplement des adultes en devenir : ils sont déjà des êtres humains à part entière. Cette conception rompt avec une représentation traditionnelle de l’enfant comme un être qui devrait attendre l’âge adulte pour accéder à la pleine reconnaissance de ses droits.
Pour Korczak, l’égalité des enfants ne se résume donc pas à la proclamation de droits. Elle implique également des devoirs fondamentaux pour les adultes : respecter l’enfant, reconnaître sa dignité et lui permettre de participer à la vie collective.
Ainsi, «l’égalité de fait des enfants signifie donc que l’on reconnaisse le fait que les enfants sont des hommes et non pas qu’ils y accèdent à l’âge adulte seulement».
I.2. L’essence de l’éducation
Pour Korczak, la tâche des adultes consiste avant tout à aider les enfants à devenir eux-mêmes, à comprendre le monde, à soutenir leurs efforts pour grandir, mûrir et apprendre à mieux se connaître ainsi qu’à comprendre leur environnement.
L’éducation ne devrait donc pas être une entreprise de fabrication ou de modelage de l’enfant selon un modèle préétabli. Elle doit plutôt créer les conditions qui permettent à chaque enfant de se construire, de développer son jugement et de trouver progressivement sa place dans le monde.
I.3. L’élaboration d’un système de valeurs
Korczak considère qu’un système de valeurs ne peut être véritablement transmis ou imposé de l’extérieur. Une valeur ne prend sens et ne peut orienter durablement la vie d’un individu que lorsqu’elle mûrit progressivement en lui et s’enracine dans son expérience.
L’éducation aux valeurs suppose donc du temps, de l’expérience, de la réflexion et de la participation. Il ne suffit pas de dire à l’enfant ce qui est bien ou mal : il faut lui permettre de comprendre, d’expérimenter et d’intérioriser les valeurs auxquelles on souhaite qu’il adhère.
I.4. La participation active à la transformation de la vie
Pour Korczak, l’élaboration d’un système de valeurs passe nécessairement par la participation active. Sans nier l’importance de la réflexion critique et du débat, il préconise l’élaboration, avec les enfants, d’un modèle de vie collective et de communauté.
Dans cette perspective, il affirme que c’est en pratiquant régulièrement la démocratie que l’on apprend véritablement à vivre selon ses principes.
Il a concrètement mis cette conception en œuvre dans la Maison des orphelins. Les enfants y participaient à l’organisation de la vie collective à travers des institutions telles que le parlement, le tribunal et le journal.
I.5. La lutte contre la violence et l’échec scolaire
Korczak avait notamment mis en place une «boîte aux lettres» destinée à favoriser l’expression des enfants et à prévenir certaines situations de violence.
Lorsqu’un enfant avait envie de se battre avec un autre, le règlement lui imposait de prévenir son adversaire par écrit. Cette disposition créait un temps de réflexion entre l’émotion et l’action, et permettait parfois de résoudre les conflits autrement que par la violence.
Cette pratique de Korczak a été largement commentée par Philippe Meirieu, qui y voit notamment un moyen de promouvoir le respect de la dignité humaine et d’apprendre aux enfants à réguler leurs relations avec les autres.
II. Que pouvons-nous en tirer ?
II.1. De l’appropriation d’une valeur
Au regard de la crise des valeurs que nous rencontrons et de l’interpellation (à tort ou raison) qui est toujours faite à notre système éducatif pour apporter des réponses, l’éducation aux valeurs constitue aujourd’hui une préoccupation importante des autorités. C’est dans cette perspective que le ministère de l’Education nationale a initié la Nithe -Nouvelle initiative pour la transformation humaniste de l’éducation- dont l’objectif est notamment de permettre au Sénégal de former des citoyens accomplis, responsables, éthiques et engagés, capables de s’intégrer harmonieusement dans le tissu économique et social, et de contribuer à la construction d’une société plus juste et plus prospère.
Le rapport de présentation souligne notamment que pour promouvoir une société harmonieuse et éthique, «l’éducation aux valeurs doit être un rempart de premier ordre».
La pensée de Korczak nous invite précisément à nous interroger sur les conditions d’une véritable appropriation des valeurs.
Une éducation aux valeurs nécessite, en effet, un continuum axiologique à long terme, afin que le processus aboutisse progressivement à une véritable assimilation et à une acceptation des valeurs dans le style de vie des apprenants.
Il faut, pour cela, une vaste synergie d’actions, d’expériences, d’appropriations et de réflexions, suffisamment prolongée dans le temps pour que l’attitude du sujet ne soit pas guidée uniquement par les circonstances ou par la recherche de fins particulières, mais qu’elle soit progressivement orientée par des principes moraux intériorisés.
En ce qui concerne les espaces d’intervention, il paraît pertinent d’articuler les apprentissages réalisés en classe -réflexion critique, débat, confrontation des points de vue- avec l’engagement communautaire et la participation active.
En somme, les connaissances théoriques et les principes fondamentaux acquis en classe doivent pouvoir être consolidés et éprouvés dans des situations concrètes de la vie. Korczak a bien raison d’insister sur la nécessité de développer une autonomie de la pensée et de l’action. Une morale durable et efficace doit être acceptée, ou mieux, élaborée par ceux-là qui la mettront en pratique. Nous savons que dans nos pratiques pédagogiques actuelles, l’on fait largement usage de la transmission théorique et presque aérienne, et à l’évaluation par le papier-crayon.
II.2. Du fonctionnement des gouvernements scolaires
La participation active constitue l’un des fondements de la pensée de Korczak.
A cette participation, peuvent s’ajouter des dispositifs simples mais féconds, comme la «boîte aux lettres», permettant aux élèves d’exprimer leurs préoccupations, de signaler des situations conflictuelles, de proposer des solutions ou simplement de faire entendre leur voix.
De tels mécanismes peuvent contribuer au développement de la responsabilité, du dialogue, de la solidarité et du respect de l’autre.
Les gouvernements scolaires peuvent ainsi devenir de véritables espaces d’apprentissage de la démocratie. L’élève n’y apprend pas seulement la démocratie comme contenu scolaire : il l’expérimente comme une pratique quotidienne. Le gouvernement scolaire constitue un véritable outil de formation des élèves à la prise d’initiatives, au sens des responsabilités, à l’exigence de rendre compte, etc.
II.3. De la finalisation des apprentissages en production d’écrits
La production d’écrits constitue encore une difficulté importante pour de nombreux apprenants. Pour y remédier, les activités proposées doivent autant que possible s’appuyer sur des situations d’apprentissage qui ont du sens.
Dans cette perspective, la présence d’un destinataire réel revêt une importance particulière pour celui qui produit un texte.
J’écris à qui ? Pour lui dire quoi ? Dans quel but ?
Si le destinataire se réduit au maître ou à la maîtresse, la motivation de l’élève peut s’en trouver limitée. En revanche, celui-ci sera davantage engagé s’il sait que sa production sera réellement lue par ses parents, par un public particulier, par des autorités, par des correspondants ou par d’autres élèves.
Cette perspective donne du sens aux efforts qu’il doit fournir pour écrire, corriger, améliorer et finaliser son texte.
La «boîte aux lettres» imaginée par Korczak peut ainsi constituer une intéressante opportunité de donner une finalité réelle aux productions écrites des apprenants. Ecrire pour être lu, écrire pour agir, écrire pour dialoguer : autant de situations qui permettent de sortir la production écrite d’un exercice purement scolaire.
Pour ne pas conclure
Nous pouvons finalement affirmer qu’il existe des liens significatifs entre la pensée pédagogique de Janusz Korczak et nombre de nos pratiques éducatives actuelles.
Son œuvre nous invite surtout à déplacer notre regard sur l’enfant : non pas seulement comme celui qui doit apprendre, mais comme celui qui doit être reconnu, écouté, respecté et progressivement responsabilisé.
Son expérience nous rappelle également qu’une valeur ne s’enseigne pas uniquement par les discours. Elle se construit dans l’expérience, dans la participation, dans le dialogue et dans l’action.
A cet égard, Korczak est d’une singulière actualité. Sa pédagogie nous interpelle sur une question essentielle : comment faire de l’école non seulement un lieu où l’on apprend des savoirs, mais aussi un lieu où l’on apprend à vivre ensemble, à exercer sa liberté et à assumer sa responsabilité ? C’est peut-être là que se situe l’un des principaux enseignements que nous pouvons tirer de Janusz Korczak.
Kaba DIAKHATE
Inspecteur de l’Education à la retraite
Kabadiakhate2@gmail.com
