Le cadavre ouvre un œil : Idrissa Seck, soixante-sept ans au compteur, sort de sa torpeur légitime après sa raclée électorale de mars 2024, au terme de laquelle il fait moins de 1% des suffrages, très loin derrière le novice Bassirou Diomaye Faye, candidat au slogan ravageur «Mahaza», qui rafle les 54% dès le premier tour, que talonne son challenger Amadou Ba, candidat officiel du Président sortant, avec 35% et des poussières du scrutin. Il faut sauver cette République devenue méconnaissable, nous assène-t-il, oubliant de préciser comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là…
On rembobine ? Présidentielle 2019, Macky Sall passe dès le premier tour, les doigts dans le nez, avec près de, euh, 54% des voix, suivi de Idrissa Seck, plus de 20%, que talonne Ousmane Sonko, 15% et des poussières… Le patron de Rewmi aurait pu faire mieux, s’il avait répondu aux œillades du Père Wade dont les proches s’agglutinent autour de l’ancien maire de Thiès pour cette course-ci. Macky Sall délègue alors un médiateur à Conakry pour obtenir du Pape du «Sopi» une, euh, abstention. Sur quoi les compères se sont-ils entendus ? Mystère et boule de gomme…
Quoi qu’il en soit, le Père Wade, qui pèse alors près de 18% de l’électorat, proclame sa neutralité. Résultat des courses : Macky Sall et Idrissa Seck se partageront quasiment à parts égales les voix indécises. Certes, le troisième larron, Ousmane Sonko, bondit prodigieusement dans les urnes : autour de 1% lors des Législatives de 2017, il passe à 15% deux ans après. Le candidat à la barbichette tient le discours qui enflamme la jeunesse en colère et mal éduquée. Il promet à ses ouailles de les venger en fusillant tous les anciens chefs d’Etat, ces vampires criminels, étrenne la solution à tous leurs maux dans un épais bouquin dont la couverture arbore son visage poupin, propose un projet de société juste, souveraine…
Défense de ricaner ! Nous sommes encore dans une République normale, avec une majorité présidentielle confortable et une opposition convenable. C’est vrai, derrière Idrissa Seck, il y a des lieutenants qui désertent les rangs : la frugalité de l’opposition n’est pas leur tasse de thé, cinq années à mijoter, c’est trop long. Une débandade somme toute normale les lendemains de déroute… Alors que les gens normaux s’attendent à un quinquennat relevé, avec une opposition dont le leader ne manque ni de bagout ni d’expérience, susceptible de tenir la dragée haute à ce mollasson de Macky Sall dont «la vision n’excède pas Diamniadio», patatras, nous apprenons que ces braves messieurs discutent en douce et nous font des enfants dans le dos depuis longtemps.
En novembre 2020, donc, coup de théâtre : Macky Sall dégage sans ménagement du Cese son égérie Mimi Touré, pour y installer le boss de Rewmi dont les explications sont tellement tirées par les cheveux qu’il fait peine à voir. Le pays serait au bord du gouffre, il répondrait à l’appel de la Nation pour sauver la République, ce serait un choix dicté par la sagesse désintéressée. Pourquoi souriez-vous ?
En réalité, il vient de dérouler le tapis rouge et ouvrir un boulevard à Pastef. Lorsqu’arrive la Présidentielle de 2024, le dilemme devient cornélien : rester à l’ombre confortable de Macky Sall qui désigne Amadou Ba d’une main et le poignarde de l’autre, ou tenter le diable. Il saute dans le vide finalement et se ramasse. Le verdict des urnes est sans appel en mars 2024 : les Sénégalais le désavouent à un point tel que Idrissa Seck ne récolte pas même 1% des voix.
Il s’emmure dès lors dans un long silence de deux ans et demi. Entre-temps, Macky Sall s’installe au Maroc d’où il pilote son parti qui va aux Législatives anticipées de novembre 2024 et sillonne le monde pour préparer sa course au poste de Secrétaire général des Nations unies. L’ancien Président sénégalais a deux fers au feu : soit il passe Sg des Nations unies, soit il prépare la Présidentielle de 2029. Au Sénégal, ça réorganise ses troupes qui ont besoin d’un sacré coup de jeune…
Ses alliés de douze années de gouvernance font peine à voir : une armée mexicaine avec rien que des généraux estropiés bons pour la casse qui cèdent la place à un bataillon de jeunes loups aux dents longues. La semaine passée, après six consultations du Conseil de sécurité des Nations unies auprès duquel sa cote baisse au fil du temps, Macky Sall renonce à sa candidature. Il ne faut pas être devin pour s’imaginer qu’il ne crachera pas sur le fauteuil présidentiel en 2029, si les Sénégalais le plébiscitent. Depuis 2024, ils commencent à être nombreux, ses compatriotes qui se languissent de lui.
Les dégâts du tandem «Diomaye môy Sonko» sont passés par là, certes ; parti comme un banni de son pays, ses proches jetés en prison sous le prétexte de mal gouvernance, Macky Sall vient d’être réhabilité par Bassirou Diomaye Faye en personne. L’actuel Président, après l’audience tape-à-l’œil qu’il accorde à son prédécesseur, lui sert de directeur de campagne lors de la dernière Ag de l’Onu. Après ça, allez expliquer aux électeurs sénégalais que Macky Sall n’est plus digne de briguer le fauteuil présidentiel… Est-ce cette certitude que Idrissa Seck attend tout ce temps ?
La Présidentielle de 2029, à mon sens, est lancée depuis mars 2024, lorsque Macky Sall choisit le candidat de Pastef au détriment de son propre camp. Amadou Ba élu président en mars 2024, Macky Sall prendrait sa retraite de gré ou de force. Avec Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko aux affaires, il ne reste plus qu’à attendre depuis les tribunes que ce spectacle affligeant prenne fin de lui-même…
Idrissa Seck, qui pose un premier pas en direction de la conquête du pouvoir, sait à quel adversaire il aura affaire. Le Président sortant, certes, devrait être de la course avec les moyens d’un appareil d’Etat et une nuée de courtisans habiles qui se plieront en quatre pour prolonger leurs privilèges au-delà de 2029 ; et Macky Sall, surtout, dont la science électorale est proverbiale, qui sera le plus sérieux obstacle à enjamber. Idrissa Seck, que l’on pouvait considérer comme un cadavre politique, vient d’ouvrir un œil…
Par Ibou FALL
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