Le nouveau ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, veut «reconstituer notre sol pénal» : dans une circulaire en date du 10 juillet, circulaire dont les bonnes motivations ne font pas l’objet d’un doute et à laquelle on attachera donc de l’importance, l’avocat a déniché des mesures judiciaires en vertu desquelles l’Etat du Sénégal pourra lutter contre la surpopulation carcérale et la distribution systématique des mandats de dépôt ; le 3 août dernier, informe Le Quotidien, le ministre a visité la Maison d’arrêt de Rebeuss sans crier gare, pour constater de visu les conditions dans lesquelles vivent les détenus. «Cette démarche directe, commente le journal, vise à confronter l’appareil judiciaire aux conséquences concrètes de ses décisions.» Des décisions qui détruisent des vies, des espérances, et qui doivent nous obliger à bousculer les logiques de gouvernement de nos «établissements correctionnels» (dans les systèmes pénaux modernes, dit Michel Foucault dans Surveiller et punir. Naissance de la prison, l’idée de correction, et non de punition, de châtiment, de supplice, relève d’une «pudeur judiciaire», d’«une honte à punir» et d’une extinction graduelle de la «sombre fête punitive», auxquelles on a assisté à partir de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. Dès les premières pages de son grand livre, des pages dans lesquelles le philosophe-historien fait preuve d’une érudition à couper le souffle, après la description minutieuse du supplice du régicide Robert-François Damiens, Foucault s’attèle à montrer que les punitions sont moins spectaculaires, certes, mais elles gardent précieusement une «certaine discrétion dans l’art de faire souffrir, un jeu de douleurs plus subtiles, plus feutrées, et dépouillées de leur faste visible». Aussi la prison fabrique-t-elle de la violence et de l’exclusion sociale, contrairement à sa prétention de corriger les «dissidents» et de les réintégrer dans le monde social).

Il y a quelque chose de très troublant (et infamant) dans le fait qu’on ne discute pas des prisons et des conditions dans lesquelles vivent les détenus. En dépit de tout ce que l’on sait de ces mouroirs et de tous les témoignages précis et concordants auxquels on a accès : humiliations, prolifération de maladies physiques et cognitives, surpeuplement, privation de sommeil, viols, etc. Des citoyens sont déshumanisés dans les prisons comme des fauves. Notre rapport à ces lieux de pouvoir reste dominé par le fatalisme. Il suffit d’assister au spectacle lugubre des procès pour s’en convaincre : à peine les juges prononcent-ils la peine, le détenu et les membres de sa famille se mettent à scander des incantations et des imprécations, sans que l’idée d’interroger le jugement vienne déranger leurs certitudes. Les magistrats ont-ils eu le temps nécessaire pour prendre leur décision ? Travaillent-ils dans les conditions optimales pour bien servir la Justice ? Le système du jugement est-il juste ? Ce sont des questions auxquelles on ne répond jamais, puisque séjourner en prison relève hélas de la volonté divine. C’est une décision de Dieu qui s’abat violemment sur les condamnés.

J’ai assisté à quelques procès au Tribunal de grande instance de Saint-Louis. Ils se déroulent dans une petite salle. Pour y entrer afin d’assister au supplice des inculpés, il faut poireauter dans le couloir en attendant que les membres de leur famille trouvent d’abord une place, puisqu’il n’y en a pas assez pour tout le monde. L’intérêt des procès ne réside pas dans leur déroulement ni dans leurs soi-disant vertus, puisque c’est monotone et on répète les mêmes choses et prononce les mêmes peines, mais dans la violence qu’ils exercent sur les détenus. Dans Juger. L’Etat pénal face à la sociologie, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie (qui va continuer son exploration du système pénal dans un autre livre tout aussi bouleversant : Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal) avance l’idée selon laquelle la scène du tribunal est un lieu où le pouvoir politique exerce son emprise et sa violence sur nos existences. En d’autres termes : nous sommes à la disposition du pouvoir ; les «sujets de droit» voient leur liberté, leurs biens, leurs rapports aux autres, leur «réputation», leurs souffrances… soumis à la décision de quelques juges. Qui ignorent tout de nos existences : les logiques sociales qui ont présidé à certains de nos «illégalismes» ; les milieux sociaux auxquels nous appartenons ; nos goûts et dégoûts. On peut déceler aisément cette violence sur le visage des détenus.

La prison comme verdict

J’ai eu l’idée d’écrire cette chronique en regardant l’entretien que M. Cheikh Bâ, président de l’Union des magistrats du Sénégal (Ums), a récemment accordé à une télévision. Entretien au cours duquel le magistrat a pris le temps de lister les problèmes de la Justice de notre pays : il nous rappelle que, dans le «pays profond et réel», la Justice est rendue dans des baraquements qui menacent l’intégrité physique des juges ; que ceux-ci sont submergés par des centaines de dossiers du fait de la pénurie chronique de juge ; que les «enquêtes menées et les décisions prises par les juges n’ont pas de qualité» en raison des conditions désastreuses dans lesquelles ils travaillent. Aussi, estime le magistrat, les critiques adressées à la Justice, notamment son «atonie» et sa «culture de l’impunité», sont-elles infondées et injustes.

M. Cheikh Bâ donnera une autre information qui a beaucoup attiré mon attention : les prisons sont peuplées de citoyens issus des banlieues déshéritées, notamment celle de Pikine. Avec seulement deux juges d’instruction pour tous ces justiciables, les juges rencontrent beaucoup de difficultés dans l’exercice de leur travail. C’est une affirmation crédible à partir de laquelle on peut réfléchir : comment peut-on expliquer cette heureuse coïncidence selon laquelle certains citoyens, ceux issus des milieux populaires que les pouvoirs publics ont quasiment abandonnés, ont plus de chance de se retrouver sous les verrous que les autres ? On peut aussi poser la question en d’autres termes : existe-t-il un rapport entre l’appartenance de classe et la possibilité d’avoir maille à partir avec la Justice ? Il faut d’emblée évacuer l’hypothèse de la fatalité pour tenter de répondre avec lucidité à ces questions : il y a des raisons sociologiques (je veux dire : des «verdicts sociaux» et des déterminations) qui expliquent cette réalité. Sans doute la paupérisation de certains quartiers, l’exclusion scolaire, la destruction «volontaire» des services publics… conduisent-elles à certains «illégalismes» tels que le meurtre. Penser de cette manière ne signifie nullement essayer d’absoudre les coupables ou même de s’attaquer à la Justice : c’est inclure les logiques sociales dans le jugement des jeunes hommes des quartiers populaires dont les existences ont partie liée avec la prison ; c’est aussi interroger, avec toutes les réticences qui ne manqueront pas de surgir, la notion de responsabilité individuelle.

On peut vérifier ce goût pour la prison des classes populaires dans d’autres pays. En France, par exemple, les prisons sont peuplées de Noirs et d’Arabes, ceux-là mêmes que l’on présente comme le produit de l’immigration ; même son de cloche aux Etats-Unis, où les Noirs ont une étonnante faculté de finir leur vie en prison. Dans Fanon, John Edgar Widman exprime à merveille cette capacité des Noirs à se retrouver en prison, en s’interrogeant sur le sort de son frère, emprisonné à vie après avoir été condamné pour meurtre (il essaiera de comprendre sa relation tumultueuse avec son frère, ce frère qu’il a détesté et auquel il ne voulait pas ressembler pour faire sa «rupture de classe», pour devenir le célèbre écrivain que l’on connaît aujourd’hui et pour lequel on a la plus grande admiration, dans un livre remarquable : Suis-je le gardien de mon frère ?). On peut citer longuement l’écrivain américain : «Combien d’hommes noirs en prison et pour combien de temps, on pourrait s’embrouiller l’esprit avec les chiffres, se révolter devant la sinistre probabilité et l’évidente disproportion. Affreuse montagne de statistiques brutes auxquelles il est difficile de donner un sens, mais parfois, une simple possibilité suffisante pour me bouleverser -il n’y aurait rien d’étonnant, et même rien de plus facile pour moi, après tout, d’être mon frère. Nos destins échangés, sa part pour moi, la mienne pour lui. Je me souviens de tous ces repas pris à la même table, de ces nuits passées pendant des années sous le même toit, partageant les mêmes parents et les mêmes frères et sœurs, les mêmes grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines, ce que je veux dire, ce que les statistiques révèlent étant : il n’y aurait rien d’étonnant à ce que je sois incarcéré.» Widman nous oblige donc à admettre ceci : le fait indiscutable que certains -nombreux, sans doute- s’écartent des voies «statistiques» et déjouent la sinistre logique des «chiffres» n’annule en rien, comme voudraient le laisser croire les tenants de la méritocratie, la vérité sociologique révélée par ceux-ci.

Peut-être ces jeunes issus des banlieues déshéritées auraient-ils un destin différent de la prison s’ils avaient certaines possibilités telles que la formation, l’emploi, l’accès à la «culture légitime». Toujours est-il que créer les conditions de l’humanisation de la Justice est une manière de rendre justice à celles et ceux que la machinerie judiciaire broie impitoyablement au nom de la loi. Reste à savoir si le ministre ira jusqu’au bout de sa logique salvatrice. Il ne sera pas sans doute facile de reconstituer le socle répressif sur lequel se fonde notre Justice depuis des décennies. Tout au plus l’engagement de Me Moussa Sarr pourra-t-il permettre à certains citoyens de ne pas se retrouver sous les verrous pour des vétilles.

Par Baba DIENG