Le portrait que j’ai consacré dernièrement à Mame Ndiaye Savon -dans lequel je relatais son parcours atypique, depuis son enfance- a suscité quelques incompréhensions. Ce texte, apparemment laudatif, a donné l’impression à certains que je présentais le personnage comme un modèle à suivre.

Je dois préciser d’emblée que je ne peux décider, à moi seul, de qui est modèle ou qui ne l’est pas. Certes, j’ai manifesté ma fascination pour sa trajectoire marquée par son courage et son abnégation à réussir dans la vie, alors que cette réussite ne pouvait manifestement pas passer par la voie classique et scolaire -une voie dont elle a assez tôt compris qu’elle n’était pas la sienne.

Je me suis intéressé au phénomène Mame Ndiaye Savon en tant que star des réseaux sociaux, parce qu’il nous dit quelque chose de nous, de notre société et de ce que nous sommes ; et c’est précisément cela que nous devons nous efforcer de comprendre. Edgar Morin s’est intéressé aux stars du cinéma pour déconstruire un phénomène de société complexe qu’il jugeait essentiel à la compréhension de son époque, et non par simple fascination pour le vedettariat. Il démontre qu’avec le cinéma, on n’a pas cessé de croire aux dieux et aux héros mythologiques ; on a simplement changé de sujet. Les stars sont nos nouvelles mythologies dans cette société de consommation et de culture de masse.

C’est à peu près pour les mêmes raisons que Mame Ndiaye Savon et toute la communauté des influenceurs des réseaux m’intéressent, en tant que stars du numérique. Avec le développement fulgurant des réseaux sociaux, on assiste à un déplacement radical des lieux traditionnels et symboliques de la réussite et de l’accomplissement social. Notre impréparation face aux mutations numériques a occasionné des bouleversements qui ont vu se propulser des figures du net devenues incontournables pour certains internautes.

Ces figures dont Mame Ndiaye Savon, ont su inventer un autre mode d’être et concevoir une nouvelle façon de faire société virtuelle, en marge de la société conventionnelle. Elles usent d’un langage qui choque, parce qu’il ne tient pas strictement compte des normes, règles et valeurs du monde réel, dans lequel elles semblent en permanente fuite. Les prescriptions qui organisent la vie collective n’émergent pas dans leur univers virtuel, où elles se prennent souvent pour une autorité absolue. Elles n’ignorent pas pour autant les règles qui sous-tendent le contrat social ; elles adoptent plutôt une forme de déviance consciente et réfléchie pour s’assurer une ascension sociale, quitte à dénaturer les repères collectifs. C’est ainsi qu’elles bâtissent leur succès, augmentent leur clientèle et écoulent leurs produits, mis en vente aussi bien en ligne que dans des boutiques physiques installées çà et là.

Leur outil de prédilection est le «live» -un direct lancé sur TikTok, suivi par des centaines de followers qui tapotent, partagent et amplifient les vues. Les sujets de ces lives sont divers : on y parle d’actualité, de règlements de comptes entre influenceuses en concurrence ; on y ose la vulgarité, voire l’érotisme, tout en y vendant des produits variés. C’est tout un marketing sophistiqué du clic, destiné à triompher sur les réseaux et à réaliser les meilleures ventes dans cette société de consommation où l’on ne mesure plus les besoins : on les suit, on les satisfait en les reliant à des stars du réseau. Acquérir un produit de Mame Ndiaye Savon, quel qu’en soit le prix, devient pour l’internaute un événement à brandir fièrement. S’habiller comme elle, user de son lexique, emprunter son look, c’est pour lui intégrer une société virtuelle, opposée à celle qui semble l’étouffer.

Alors, Mame Ndiaye Savon est-elle un modèle ? Question à laquelle chacun appréciera de répondre personnellement. Mais je préfère poser d’autres questions, plus profondes : pourquoi notre société est-elle si perméable et si fragile ? Pourquoi n’importe quel phénomène virtuel y pénètre-t-il aussi facilement et s’y répand-il ? Que faisons-nous pour bâtir des frontières de protection entre notre société réelle et cette société virtuelle en expansion ? Quel type de société voulons-nous construire, dans un monde qui ne cesse de subir des mutations ? Ces interrogations me semblent plus objectives et plus essentielles que celle qui consiste à savoir si tel ou tel est un modèle. Car l’on ne peut dire qui l’est ou qui ne l’est pas tant que collectivement nous ne l’avons pas défini, tant que nous ne l’avons pas façonné de nos propres mains. Un modèle ne naît pas d’ex-nihilo ; il émerge d’un dur travail collectif de construction d’une société viable, une société qui se pense et se panse en continu. Il se construit à partir de la cellule familiale, à l’école, et dans tous les segments de la vie commune. Le réinventer est plus qu’une nécessité : c’est un devoir éthique et une responsabilité partagée.

Mafama GUEYE