Il faut désormais appeler les choses par leur nom.

Le Sénégal a changé de configuration institutionnelle. Pastef n’est plus aux commandes de l’Exécutif. Le gouvernement est dirigé par le Président Bassirou Diomaye Faye et un autre Premier ministre, qui ne sont plus de Pastef. Mais dans le même temps, Pastef conserve une position de force exceptionnelle au Parlement avec 130 députés sur 165, soit une majorité qui lui donne une capacité d’action considérable.

Cette nouvelle situation impose donc à Pastef une nouvelle responsabilité.

Il ne peut plus se comporter comme un parti d’opposition qui dénonce tout, réclame tout et explique que rien ne dépend de lui. Il dispose d’une majorité parlementaire écrasante. Il contrôle l’Assemblée nationale et son leader, Ousmane Sonko, en est le président.

Dès lors, une question simple doit être posée à Pastef. Qu’at­tendez-vous pour utiliser cette majorité au service des autres engagements que vous avez pris devant les Sénégalais à l’instar de ceux invoqués com­me les fonds politiques ou secrets ou encore caisse noire, selon ?

Car c’est là que se trouve aujourd’hui la véritable question.

Pendant des années, Pastef a construit sa légitimité politique autour d’un discours de rupture. Il promettait une autre manière de faire de la politique. Il dénonçait les arrangements, les privilèges, l’opacité, les nominations de complaisance et les injustices. Il promettait surtout de rendre le pouvoir au Peuple et de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.

Très bien !

Mais maintenant que l’Exécutif et le Parlement sont séparés politiquement, cette majorité parlementaire doit démontrer ce qu’elle vaut.

Elle ne peut pas servir uniquement à défendre les intérêts du parti ou à préparer les prochaines échéances électorales. Elle doit servir à légiférer, contrôler l’action gouvernementale et répondre aux préoccupations parlementaires du Peuple.

C’est précisément pour cette raison que le discours actuel de Pastef devient de moins en moins acceptable.

On nous parle encore de promesses de campagne.

Mais lesquelles ?

Pourquoi certaines promesses sont-elles constamment mises en avant alors que d’autres, pourtant essentielles, sont laissées de côté ?

Pourquoi Pastef ne met-il pas sa majorité parlementaire au service de l’une de ses revendications les plus fortes de ces dernières années, à savoir la question de l’amnistie ?

La loi d’amnistie adoptée en mars 2024 constitue l’un des dossiers les plus sensibles de notre histoire politique récente. La question de son abrogation avait déjà fait l’objet de débats parlementaires et de propositions comme quoi Pastef n’en voulait plus.

Alors, que Pastef ne soit plus dans l’Exécutif ne peut en aucun cas constituer une excuse.

Au contraire !

C’est précisément parce qu’il contrôle largement l’Assem­blée nationale qu’il doit prendre ses responsabilités.

S’il estime que l’amnistie doit être remise en cause, il dispose des moyens parlementaires pour porter ce débat.

S’il considère que les familles des victimes ont droit à la vérité, il doit agir.

S’il estime que justice doit être rendue, il doit créer les conditions législatives permettant à la Justice de travailler.

S’il pense, au contraire, que l’abrogation de cette loi n’est plus une priorité, alors qu’il ait le courage de le dire clairement au Peuple sénégalais.

Mais ce qui n’est plus acceptable, ce sont le silence, les détours et les distractions politiques.

Car derrière cette loi, il y a des vies humaines.

Il y a des familles qui ont perdu un père, une mère, un fils, une fille, un frère ou une sœur.

Il y a des victimes qui attendent encore des réponses.

Il y a une société qui a besoin de vérité pour pouvoir tourner la page.

La Justice ne peut pas être sélective. Elle ne peut pas être une revendication lorsque l’on est dans l’opposition et devenir une question secondaire lorsque l’on dispose du pouvoir institutionnel de la faire avancer.

C’est ici que Pastef doit être confronté à sa propre histoire politique.

Il ne peut pas demander aux Sénégalais de croire éternellement à ses promesses sans accepter que ces mêmes Sénégalais lui demandent des comptes.

Et il y a une autre promesse qui mérite la même exigence, celle de l’appel à candidatures pour les postes de responsabilité dans l’administration publique.

Pendant des années, Pastef a dénoncé le système des nominations politiques et le partage des postes entre amis, alliés et militants. Il avait promis de privilégier la compétence, le mérite et la transparence.

Alors pourquoi cette question semble-t-elle aujourd’hui reléguée au second plan ?

Où est passée la grande ambition de mettre fin aux nominations de complaisance ?

Où est passé le principe selon lequel les postes de responsabilité doivent être confiés aux Sénégalais les plus compétents, indépendamment de leurs appartenances politiques ?

Si Pastef croit réellement à cette réforme, sa majorité parlementaire peut contribuer à créer un cadre juridique plus solide pour la rendre durable.

Là encore, les Sénégalais attendent des actes.

Et ce constat conduit à une interrogation plus générale.

Pastef est-il devenu prisonnier de sa propre campagne électorale ?

Parce qu’il faut maintenant sortir de cette logique.

La campagne électorale est terminée.

Le Pouvoir exécutif a changé de camp politique. Le Parle­ment, lui, demeure très largement dominé par Pastef. Cette situation inédite devrait con­duire à davantage de responsabilité et de maturité politique, pas à une prolongation indéfinie de la confrontation.

La majorité parlementaire n’est pas un décor car une «majorité sert à quelque chose», pour reprendre Mon­sieur Abdourahim Agne.

Elle n’est pas un instrument destiné à entretenir une bataille politique permanente.

C’est un mandat du Peuple.

Et un mandat du Peuple oblige.

Il oblige à travailler.

Il oblige à proposer.

Il oblige à contrôler.

Il oblige à légiférer.

Il oblige surtout à rendre des comptes.

Or, les Sénégalais ont aujourd’hui des préoccupations beaucoup plus concrètes que les querelles politiciennes.

Ils veulent du travail.

Ils veulent des prix supportables.

Ils veulent une économie qui produit.

Ils veulent des écoles qui fonctionnent.

Ils veulent des hôpitaux capables de les soigner.

Ils veulent une agriculture qui permette aux producteurs de vivre dignement.

Ils veulent une pêche protégée.

Ils veulent des entreprises qui créent des emplois.

Ils veulent une administration efficace.

Ils veulent de la sécurité.

Ils veulent surtout retrouver une certaine sérénité dans leur pays.

Voilà les véritables urgences.

Pendant ce temps, le débat politique semble encore enfermé dans une logique de confrontation entre les différentes composantes du pouvoir et de préparation permanente des prochaines échéances.

Ce n’est pas ce que les Sénégalais avaient demandé.

Ils avaient demandé une rupture.

Mais la rupture ne signifie pas seulement changer les personnes.

Elle signifie changer les pratiques.

Elle signifie faire de la politique autrement.

Elle signifie accepter que l’intérêt national passe avant l’intérêt partisan.

Et surtout, elle signifie savoir reconnaître lorsque l’on possède soi-même une part essentielle de la responsabilité dans le fonctionnement des institutions.

Pastef ne peut donc plus tenir le même discours qu’hier.

Hier, il pouvait dire qu’il était empêché.

Hier, il pouvait dire qu’il était minoritaire.

Hier, il pouvait dénoncer un système contre lequel il ne disposait d’aucun moyen institutionnel suffisant pour agir.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas au Parlement.

Avec 130 députés sur 165, Pastef dispose d’une force parlementaire qui lui permet de peser de manière déterminante sur la vie politique nationale.

Cette majorité constitue une chance pour le Sénégal si elle est utilisée intelligemment.

Mais elle peut devenir un danger si elle est utilisée pour bloquer, provoquer ou maintenir le pays dans une campagne électorale permanente.

Le Peuple sénégalais n’a pas besoin d’un Parlement transformé en quartier général électoral.

Il a besoin d’une Assemblée nationale qui travaille.

Et, cette exigence vaut aussi pour le président de l’Assem­blée nationale.

Ousmane Sonko ne dirige plus le gouvernement. Il dirige désormais l’institution parlementaire. Il doit donc accepter pleinement les exigences liées à cette nouvelle fonction.

Il ne peut pas être simultanément dans la posture du chef de parti qui mène le combat politique, du leader de l’opposition à l’Exécutif et du président d’une institution républicaine chargée de représenter toute la Nation.

La fonction parlementaire impose une hauteur de vue.

Elle impose de défendre les droits de la majorité comme ceux de la minorité.

Elle impose de faire vivre le débat démocratique.

Elle impose surtout de respecter l’équilibre des institutions.

Le Sénégal, notre très cher pays, n’a pas besoin d’un duel permanent entre le Palais et le Perchoir.

Il a besoin d’un fonctionnement normal des institutions.

Le véritable patriotisme politique consiste aujourd’hui à empêcher que la crise entre anciens alliés ne devienne une crise de l’Etat.

C’est pourquoi Pastef doit cesser de jouer à l’opposition.

Il n’est plus dans l’Exécutif, certes.

Mais il n’est pas pour autant privé de pouvoir.

Il dispose d’une majorité parlementaire considérable.

Il doit donc utiliser cette force non pas pour prolonger la campagne électorale, mais pour faire avancer les dossiers qu’il prétendait défendre lorsqu’il sollicitait les suffrages des Sénégalais.

L’amnistie, la justice, la transparence dans les nominations, l’appel à candidatures, le contrôle de l’action publique et les grandes réformes institutionnelles doivent être au cœur de son agenda parlementaire.

Voilà ce que les Sénégalais sont en droit d’attendre.

Et s’il existe des raisons juridiques, politiques ou institutionnelles qui empêchent d’avancer sur certains dossiers, que Pastef les explique publiquement.

Mais qu’il cesse de faire croire que tout dépend des autres.

Une majorité parlementaire écrasante donne des responsabilités écrasantes.

On ne peut pas réclamer le pouvoir au nom du Peuple et, une fois en position de force, expliquer que les problèmes ne relèvent jamais de sa responsabilité.

La politique ne peut pas être éternellement une affaire de communication.

Elle doit devenir une affaire de résultats.

Le Sénégal mérite mieux que cette campagne électorale permanente.

Le Sénégal mérite mieux que les querelles de personnes.

Le Sénégal mérite mieux que les calculs pour 2029.

Il mérite une classe politique capable de mettre les intérêts du pays au-dessus de ses propres ambitions.

Alors, Pastef, vous avez voulu la rupture.

Vous avez obtenu une majorité parlementaire exceptionnelle.

Vous avez aujourd’hui l’occasion de démontrer que votre discours n’était pas seulement un discours de conquête du pouvoir.

Agissez donc sur les dossiers que vous avez vous-mêmes présentés comme prioritaires.

Faites de l’Assemblée nationale un lieu de travail et non un prolongement de la campagne électorale.

Et surtout, cessez de demander aux Sénégalais de vous juger sur vos intentions. Ils veulent désormais vous juger sur vos actes.

C’est cela la véritable rupture.

Et, c’est maintenant qu’elle doit commencer.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal