Le 26 mai, à peine hissé au Perchoir quatre jours après son limogeage, Ousmane Sonko jurait que l’Assemblée nationale ne serait pas une chambre d’enregistrement. Il promettait de ne pas nourrir de vendettas personnelles. Il assurait que le Sénégal montrerait à l’Afrique qu’une crise politique peut être traversée sans haine ni effondrement institutionnel. Cinq mois ont passé. Le 19 octobre, le même homme, président de l’Assemblée et chef du parti qui y détient 130 sièges sur 165, annonce que ses députés ne voteront pas la Loi de finances rectificative 2026 en l’état, et il étend la menace à la Loi de finances 2027. Les promesses de mai résistent mal à l’épreuve d’octobre.

Commençons par rétablir un fait, parce que ce débat en manque. Cette Lfr n’est pas celle de Sonko. Elle a été adoptée en Conseil des ministres le 17 juin, sous le gouvernement de son successeur, puis déposée à l’Assemblée le 18 septembre. Il n’est donc pas pris en flagrant délit de désaveu de son propre texte. Ce qui lui est reproché est plus grave : un enchaînement de positions qui ne tiennent pas ensemble.

La majorité qui gouverne, sauf quand il faut gouverner

Le 26 mai, Ousmane Sonko affirmait que c’est la majorité à l’Assemblée nationale qui doit gouverner, et reprochait à Bassirou Diomaye Faye d’avoir nommé un Premier ministre sans la consulter. Le raisonnement est clair : le pouvoir appartient à ceux qui ont les sièges. Soit. Mais le pouvoir, c’est aussi le devoir de donner à l’Etat les moyens de fonctionner. Une majorité de 130 députés ne peut pas exiger le gouvernail puis refuser de voter le carburant du navire. Elle est comptable de l’Exécutif qu’elle prétend contrôler, elle n’en est pas la spectatrice.

Ni rejet ni validation : l’ultimatum

Devant la presse, il déclare ne rien rejeter et ne rien valider pour le moment. Dans la même prise de parole, il annonce que tout sera rejeté si le texte reste tel quel. On ne peut pas se draper dans la neutralité et fixer d’avance le résultat. Cela ne s’appelle pas réserver son jugement, cela s’appelle brandir la sanction en l’appelant prudence.

Le dialogue sous la menace

Il réclame un dialogue entre le gouvernement et l’Assemblée nationale avant le vote et invite le Premier ministre à un débat public contradictoire. Quelle ouverture ! Sauf que le texte dort sur le bureau de l’Assemblée depuis un mois, que la commission se réunit mardi et que la plénière tombe vendredi. On propose de parler à quelques jours du vote, avec la promesse d’un rejet en gage. C’est une négociation sous contrainte : cédez sur les subventions, cédez sur les fonds spéciaux, ou le budget tombe. Et pour que nul n’en doute, Sonko désigne d’avance l’Exécutif comme responsable d’un éventuel blocage. Si le gouvernement cède, la pression a payé. S’il refuse, c’est lui le coupable. Celui qui menace s’est ainsi assuré de ne jamais en répondre. Un dialogue honnête suppose que chacun puisse être convaincu. Celui-ci commence par le verdict. Quant au débat public réclamé au Premier ministre, c’est une mise en scène : on amende une loi de finances en commission et dans l’Hémicycle, c’est-à-dire dans l’institution que Sonko préside et dont il maîtrise la procédure. Convoquer le chef du gouvernement devant les caméras plutôt que de travailler le texte là où l’on écrit les amendements, c’est préférer le duel médiatique au travail parlementaire.

Les fonds spéciaux, ou le budget pris en otage

Il conditionne le vote de la Lfr et de la Lfi 2027 à un encadrement légal des fonds spéciaux de la Présidence. Le sujet est légitime et mérite une loi. Mais quel rapport avec une loi rectificative qui ajuste les crédits de l’année ? Aucun, sinon le levier. Celui qui promettait de ne pas se servir de l’Assemblée pour des règlements de comptes se sert aujourd’hui du budget de l’Etat pour obtenir un droit de regard sur la caisse du Président. Qu’il dépose une proposition de loi, qu’il la défende, qu’il la fasse voter. On ne règle pas un différend institutionnel en prenant les finances publiques en otage.

Les coffres des autres, jamais le sien

Il exige que toute loi de finances encadre les fonds spéciaux. Mais sur le plateau de Maïmouna Ndour Faye, le député de l’opposition Abdou Mbow a rappelé que le président de l’Assemblée dispose, selon lui, de près de 1, 1 milliard de fonds spéciaux. Et sur ces fonds-là, Sonko ne dit mot. Les enquêtes parlementaires qu’il annonce visent la Primature, le Cese, le Hcct. Elles ne visent pas le Perchoir. On veut bien croire à un principe, mais un principe ne s’arrête pas à la porte de sa propre maison. Celui qui subordonne le vote du budget national à la transparence doit la pratiquer d’abord chez lui : publier ce que l’Assemblée dépense en fonds spéciaux, pour quoi, et sous quel contrôle. Faute de quoi son combat n’est pas une exigence de transparence, c’est une arme, braquée vers l’extérieur et jamais vers soi.

L’accusation de complicité, ou le refus qui ne change rien à la contrainte

Voter le texte, dit-il, ferait de l’Assemblée la complice des difficultés qui s’abattront sur les populations. Il cite les subventions pétrolières ramenées de 790 à 552 milliards, des crédits d’investissement en recul et un gasoil qui passerait à 867 francs. Prenons ses chiffres tels qu’il les donne. Reste que ce texte découle d’un accord avec le Fmi, conclu au niveau technique le 1er septembre, qui attend encore l’approbation de son Conseil d’administration. Bloquer le budget à ce stade, c’est exposer le Sénégal à retarder un financement dont il a besoin et à inquiéter les marchés. Qui en paiera le prix ? Ces mêmes populations au nom desquelles il parle. Il assure lui-même qu’un rejet ne créerait pas de vide juridique, puisque le budget initial continuerait de s’appliquer. C’est juridiquement exact. Mais il tait que l’absence de vide juridique n’a jamais rassuré un créancier, ni un importateur de carburant.

Sonko ne s’exprime pas en citoyen indigné qui découvre le budget. Le Plan de redressement et la Loi de finances 2026 sont nés sous sa Primature. S’il juge que l’investissement n’est plus une priorité, qu’il le démontre en comparant, chiffres en main, ce qu’il a lui-même présenté et ce qu’on lui soumet. Sinon, ses coups de gueule ressemblent à de l’amnésie commode : le jour où l’on quitte le gouvernement, tout ce qui a changé serait la faute de ceux qui restent.

Récapitulons. Une majorité qui exige le pouvoir mais refuse le budget. Une neutralité affichée qui cache une sanction annoncée. Un dialogue proposé à quelques jours du vote, sous menace de rejet, avec le blâme pré-attribué à l’autre camp. Un sujet étranger au texte utilisé comme monnaie d’échange. Une transparence exigée chez les autres et passée sous silence chez soi. Une compassion pour les populations qui ignore ce que coûterait un blocage. Un passé de chef de gouvernement soigneusement mis entre parenthèses. Voilà de quoi faire un chef de parti habile. Voilà aussi de quoi disqualifier un président d’Assemblée qui promettait de montrer à l’Afrique comment on traverse une crise sans la nourrir.

Le blocage du budget par le président de l’Assemblée nationale et sa majorité parlementaire survient à un moment d’une extrême sensibilité économique pour le Sénégal, marqué par des négociations complexes de restructuration de dette et la conclusion d’un nouveau programme financier.

1. Incidences directes sur les négociations avec le Fmi et les bailleurs

​A. Suspension et approbation du Conseil d’administration du Fmi

​Conditionnalité préalable : Le Fmi et le gouvernement sénégalais ont conclu un accord au niveau des services (staff-level agreement) pour un programme d’aide de 2, 2 milliards de dollars. Cependant, l’approbation formelle par le Conseil d’administration du Fmi est systématiquement conditionnée à l’adoption de la Loi de finances rectificative (Lfr) et aux engagements budgétaires crédibles inscrits dans la Loi de finances initiale (Lfi).

​Risque de retard du décaissement : Sans vote du budget intégrant la trajectoire de consolidation budgétaire négociée (réduction des subventions à l’énergie, cadrage du déficit), le Fmi reporte la validation du dossier. Tout retard de déblocage entraîne un gel des tranches de crédit nécessaires aux réserves de change de l’Etat.

​B. Effet domino sur les autres partenaires multilatéraux et bilatéraux

​L’effet d’entraînement (catalytic role) : La Banque mondiale, la Banque africaine de développement (Bad), la Banque d’investissement de la Cedeao et l’Union européenne conditionnent généralement leurs appuis budgétaires directs à l’existence d’un programme Fmi actif. Un blocage à l’Assemblée nationale gèle automatiquement ces financements complémentaires.

​Procédures de restructuration de la dette (Club de Paris) : Le Sénégal négocie parallèlement la restructuration de sa dette auprès des créanciers bilatéraux et privés. Un doute institutionnel et budgétaire prolonge les discussions avec le Club de Paris et les détenteurs d’euro-obligations, repoussant l’accord final.

​C. Sanction des marchés et coût du crédit

​Choc de confiance : Pour les investisseurs internationaux et les agences de notation (Fitch, Moody’s, S&P), l’incapacité d’un gouvernement à faire voter son budget par une majorité dont il est théoriquement issu crée un risque politique et institutionnel inédit.

Coût des emprunts souverains : Cela fait grimper les rendements des obligations sénégalaises sur le marché secondaire, fermant de fait la porte à de nouvelles levées de fonds à des taux soutenables.

​2. La lecture et l’analyse faites par Reuters et Bloomberg

​Les deux grandes agences de presse financières internationales analysent la situation sous l’angle du risque d’exécution budgétaire et de la gouvernance institutionnelle :

​-La lecture de Bloomberg

Risque de transition et gouvernance : Bloomberg met en avant le compte à rebours financier dans lequel le Sénégal est engagé, soulignant que la gestion des dettes et le redressement des finances publiques exigent un leadership politique aligné.

​Impact sur la dette et les créanciers : L’agence insiste sur le fait que la volte-face de la majorité parlementaire complexifie la tâche du gouvernement pour rassurer les détenteurs d’obligations. Le message envoyé aux marchés financiers est perçu comme une hésitation du pays à appliquer les réformes structurelles et la rigueur budgétaire négociées avec les institutions de Bretton Woods.

​-La lecture de Reuters

Le dilemme austérité vs stabilité politique : Reuters souligne la tension entre la volonté de consolidation budgétaire imposée par le cadre du Fmi (baisse des subventions aux carburants/électricité) et les arbitrages politiques internes qui redoutent l’impact social et l’impopularité des mesures auprès des populations.

​Incertitude sur le calendrier Fmi et les créanciers du Club de Paris : L’agence note que l’incertitude quant à l’adoption du budget prolonge les délais de négociation avec les créanciers extérieurs (estimés parfois entre 6 et 9 mois), maintenant le pays dans une période d’attente prolongée dommageable pour le crédit souverain.

​En résumé

​Pour les marchés financiers et les bailleurs internationaux, le refus de voter la Lfr n’est pas vu comme un simple débat démocratique, mais comme un facteur d’instabilité macroéconomique qui ralentit la restructuration de la dette, bloque l’accès aux fonds d’urgence du Fmi et renchérit le coût du capital pour le Sénégal.

Le Sénégal n’a pas besoin d’un contre-pouvoir qui bloque pour exister. Il lui faut un contre-pouvoir qui assume ce qu’il bloque, qui amende quand il peut amender, qui vote quand l’intérêt du pays l’exige, qui ouvre ses propres comptes avant de réclamer ceux des autres, et qui ne confond jamais l’Assemblée avec une arme.

Moustapha DIAO